Sauf quelques cercles très fermés qui ne veulent pas oublier leurs haines, l’affaire Dreyfus ne passionne ni ne divise plus les Français. Pourtant, à la télévision, le « Zola » d’Armand Lanoux et de Stellio Lorenzi a connu un grand succès. Grâce au talent des réalisateurs sans doute, qui ont su faire revivre un personnage émouvant jusque dans ses ridicules. Mais aussi parce que cette vieille « affaire » pose des questions très actuelles.

L’antisémitisme d’abord qui rôde aujourd’hui comme une mauvaise fièvre, et qui n’a pas changé depuis le 19e siècle. Simplement, il s’étalait avec une violence inouïe dans les journaux et dans les ligues nationalistes alors qu’il est maintenant plus discret, se cachant derrière la « science » mais ré apparaissant parfois, au détour d’un article ou d’une phrase, en écho fidèle aux imprécations d’Edouard Drumont et de Jules Guérin.

C’est l’évidence même : si Dreyfus n’avait pas été juif, l’affaire du « bordereau » n’aurait été qu’une banale histoire d’espionnage. Mais, dans cette France qui sent venir la guerre, ce capitaine d’état-major militariste et patriote faisait un bouc émissaire tout trouvé, par la différence même qu’on voulait voir dans son nom. Sommes-nous préservés de ces réflexes vieux comme le monde ?

L’affaire Dreyfus, c’est aussi l’esprit de caste. Une caste militaire qui ne veut pas reconnaître qu’elle a pu se tromper, certaine d’incarner l’honneur et s’arrogeant le monopole du patriotisme. Parce qu’elle ne peut pas ne pas avoir raison, parce qu’elle croit être la France même, elle n’hésitera pas à falsifier des documents, elle ne reculera pas devant la forfaiture. C’est tout le débat du procès Zola, où s’opposent deux conceptions du patriotisme et deux conceptions de l’armée. Car pour Zola et les dreyfusards, l’armée ne peut se réduire à l’état-major : c’est la nation en armes. Pour eux, l’honneur de l’armée et celui de la nation ne saurait s’accommoder de l’injustice.

L’affaire Dreyfus, c’est enfin la lâcheté des politiciens de gauche, qui font passer les intérêts de leur parti et la stratégie électorale avant la défense de la justice et de la vérité. Seul, parmi les socialistes, Jaurès demeurera fidèle à ses idées, que les autres sacrifient au nom du dogme ou de l’efficacité. Les choses ont-elles aujourd’hui tellement changé ? Contre les castes et en dehors des partis, il fallait donc que quelqu’un se lève pour dénoncer la forfaiture. Comme l’écrit Marcel Jullian, le « J’accuse » d’Emile Zola « c’est, bien avant Watergate, et pour longtemps, l’honneur d’être journaliste ». Pourtant, Zola n’était pas un surhomme : il avait peur de l’orage, ne dédaignait pas les honneurs et n’aimait pas être dérangé. Il se dressa pourtant, contre la haine et l’injustice. Nous avons besoin d’autres Zola…

***

Armand Lanoux et Stellio Lorenzi — Zola ou la conscience humaine — Atelier Marcel Jullian

Article publié dans le numéro 284 de « Royaliste » – 4 janvier 1979