Dans l’attente d’une déclaration de candidature et de la présentation d’un programme, trois questions méritent d’être posées : de quoi Éric Zemmour est-il le produit ? En quoi fascine-t-il la gent médiatique ? Pourquoi le capitalisme financier permet-il ou encourage-t-il une telle production ?

Pendant deux mois, de la mi-septembre à la mi-novembre, l’omniprésence médiatique d’Éric Zemmour a été justement regardée comme un phénomène sans précédent. Jamais un polémiste n’avait à ce point occupé les écrans. Jamais un essayiste n’avait été placé dans la machinerie des sondages électoraux. Jamais un candidat putatif, hors système partisan, n’avait été propulsé aussi haut dans les intentions de vote. Trois explications peuvent être présentées :

L’étonnant Monsieur Z. est d’abord le produit attendu du vide politique et de l’ennui qui en résulte. On savait qu’un nouveau duel entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen se terminerait comme le précédent et beaucoup annonçaient le clown qui viendrait distraire le public de son accablement. On attendait Bigard. Ce fut Zemmour qui vint. Cette arrivée vient pimenter un débat qui se traîne, entre des candidats de droite qui se disputent sur la sempiternelle réduction du nombre de fonctionnaires, ou entre des candidats de gauche qui barbotent dans les mares laissées par un fleuve à sec.

Cela ne suffirait pas. Éric Zemmour est aussi le produit du système médiatique qu’il récuse mais qui ne l’a pas rejeté malgré ses propos outranciers. Ce vieux frère qui dit des gros mots à table, on ne va tout de même pas le chasser ! Du Figaro a On n’est pas couché, de I-Télé à Cnews, le journaliste devenu homme-média s’est fait beaucoup de copains, producteurs comme lui de spectacles télévisés – mais plus prudents ou plutôt dépourvus de passions politiques et compatibles avec n’importe quel moule. Monsieur Z. est au contraire l’homme d’une passion qu’il couvait depuis au moins deux décennies et qui s’exprime depuis quelques années dans la provocation verbale : la défense de l’homme blanc, hétérosexuel et catholique contre l’invasion arabo-musulmane.

Fascination. Et c’est bien cette passion exclusive et transgressive qui fascine la gent médiatique. D’ordinaire, la pulsion transgressive concerne la sexualité et les médias adorent annoncer, depuis trois ou quatre décennies, que tel ou tel tabou est tombé. Or Zemmour a ceci d’épatant qu’il piétine du haut de son machisme les tabous qui sont par terre et qu’il ose reprendre les mensonges de l’extrême droite : qu’un polémiste, fils de juifs pratiquants, vienne clamer que Pétain a sauvé les juifs français, voilà qui est piquant ! Ce n’est pas Zemmour en tant que tel qui fascine, c’est la transgression. Et comme ce goût du transgressif est partagé par de nombreux téléspectateurs, l’audience des chaînes augmente, la publicité rentre et les propriétaires sont ravis.

Il est vrai que la transgression lepéniste fascinait les médias à la fin du siècle dernier. Ils en redemandaient, des propos horrifiques ! Ils les savouraient avec des frissons horrifiés. Mais ce Le Pen leur faisait un peu peur car ce vieux combattant faisait tout de même trop peuple. Éric, c’est le contraire : il est de leur monde, il soupe à la table des maîtres, il aime les honneurs au point d’avoir voulu être admis au Cercle Interallié. Les dîners-en-ville ont toujours accueilli des révolutionnaires bien élevés à l’époque où il était de bon ton d’avoir chez soi un portrait du Che. Un réactionnaire, prodigue en citations et références historiques bidonnées, est aujourd’hui le bienvenu chez des bourgeois qui ont lu dans Le Figaro que la France était passée à droite. Remarquons cependant que Monsieur Z. n’épouse pas les convictions des catholiques traditionalistes qui le soutiennent : devant Ruth Elkrief, il a certifié avec virulence qu’il ne toucherait ni à la loi Neuwirth sur la pilule, ni à la loi Veil sur l’avortement.

Toute l’habileté du polémiste mondain tient à cet équilibrisme paradoxal : toute la transgression possible, mais pas trop tout de même. C’est pourquoi Éric Zemmour, chassé par un patron, est immédiatement accueilli par un autre : viré de RTL le 3 octobre 2019, il rejoint CNews dès le 14 du même mois. Pourquoi cette complaisance, qui vire à la complicité dans le cas de Vincent Bolloré ? Tout simplement parce que le sulfureux Monsieur Z. a bien pris soin, tout au long de sa belle carrière, de ne jamais porter atteinte aux intérêts du capitalisme financier.

Dans les principaux entretiens qu’il a accordés au cours des dernières semaines, on note sans surprise que les principales propositions visent les immigrés et les musulmans, par recyclage des thèmes du Front national, assorti de peinturlurages historiques pour faire joli. Quant aux éléments économiques, ils sont tout simplement piochés dans les argumentaires patronaux. Baisse des charges sociales… Baisse des impôts de production… Mais pas touche au grisbi ! Pas touche à l’euro !

Monsieur Z. voudrait être un candidat populaire, mais il préserve le carcan monétaire qui interdit la reconstruction économique et la justice sociale, mais il ne remet pas en cause le capitalisme financier. Sous les apparences de la radicalité et de la transgression, c’est une banale opération de diversion qui se dessine.

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Article publié dans le numéro 1221 de « Royaliste » – 20 novembre 2021