Maintenant que les intellocrates français se désintéressent des Balkans, prétexte pour eux à chamailleries en toute méconnaissance de cause, il est possible de faire des observations nuancées grâce aux travaux d’authentiques historiens.

Présenté aux opinions publiques de l’ouest européen comme un combat manichéen, ou déploré comme un retour à la barbarie, le conflit yougoslave se déroule de manière complexe et abouti à des résultats paradoxaux.

Cette complexité est due à des dialectiques politiques qui s’enchevêtrent sous l’effet de volontés opposées – et non d’une fatalité qui aurait poussé des « tribus », des « ethnies », des peuples en proie à des « haines ancestrales » les uns contre les autres. Nulle fatalité au conflit, ni dans le déroulement des hostilités, mais une raison à l’œuvre, diabolique au sens premier du terme : volonté de séparer, de diviser, d’exclure afin que le chef établisse son pouvoir sur une société recomposée pour les besoins de sa propre cause.

Dans un ouvrage savant, qui fait déjà référence, Diane Masson retrace et éclaire ces cheminements compliqués en faisant l’histoire de la guerre entre Serbes et Croates, ou plus exactement de l’affrontement entre S. Milosevic et F. Tudjman.

Pour l’un comme pour l’autre, la guerre n’est pas le but, elle paraît être le moyen décisif de régler les questions de territoire et de pouvoir : c’est une manière primitive d’accumuler du capital symbolique, de se fabriquer de la souveraineté et de la légitimité dans une Yougoslavie privée des repères politiques et fédérateurs qui avaient été donnés par la monarchie royale puis par l’autocratie titiste. Par delà les différences des régimes serbe et croates, le nationalisme autoritaire de S. Milosevic et F. Tudjman vient combler ce vide d’une manière qui n’est pas spécifiquement balkanique : les nations de l’Ouest ne sont pas prémunies contre ce type de fondation violente.

On réfléchira aussi avec Diane Masson à l’échec des deux alliés-rivaux. Ni l’un ni l’autre n’atteignent leurs objectifs territoriaux, les sociétés qu’ils prétendaient régénérer sont meurtries, terriblement appauvries et abandonnée à un double paradoxe : la Croatie est un Etat ethniquement purifié (à 2% près) après expulsion massive des Serbes ; la petite République yougoslave demeure un Etat pluriethnique où cohabitent notamment des Serbes, les 400 000 Musulmans du Sandjak et la population hungarophone de Voïvodine. Faire de l’histoire, avant de juger et de condamner.

***

(1) Diane Masson, L’utilisation de la guerre dans la construction des systèmes politiques en Serbie et en Croatie, 1989-1995. L’Harmattan, « Logiques politiques », 2002. L’auteur est secrétaire de rédaction de la revue Balkanologie.

Article publié dans le numéro 812 de « Royaliste » – 17 mars 2003