Qu’ils répondent de leurs actes !

La guerre devait durer quelques jours. Mais au bout du premier mois de bombardements, les partisans et les adversaires de l’intervention de l’OTAN constatent l’échec militaire, les désastres politiques et la catastrophe humanitaire qui en est résulté.

L’impasse dans laquelle se trouvent les partisans de la guerre ne s’explique pas par les circonstances, les difficultés techniques ou la psychologie serbe. Elle est l’aboutissement du processus qui relie le doux humanitarisme et l’agression militaire : la défense du Bien exige une mobilisation totale en vue d’une complète éradication du Mal. Ce combat pour la Civilisation contre la Barbarie ne saurait donc tolérer la souveraineté des Etats et les solutions politiques – puisque la politique est la science des médiations et l’art des compromis (1). La confusion de l’humanitaire et du militaire et le bellicisme des militants écologistes s’inscrivent dans cette logique du malheur et de la mort qui emporte tour à tour les peuples et les nations des Balkans.

Mais la démonstration des fautes et des erreurs n’est pas suffisante. La participation de la France à cette guerre qui meurtrit l’Europe implique que ses citoyens participent activement au débat politique. C’est difficile, car nous sommes pris dans le flot quotidien des rumeurs contradictoires, des intentions à-demi exprimées et des grands mots – morale, honneur – destinés à nous impressionner. Le gouvernement cherche à nous prendre à témoin des malheurs balkaniques et de sa détermination à y remédier. Et les médias voudraient nous enfermer dans le rôle de spectateur navré, dont on sollicite la générosité.

Comme Matignon se flatte de l’accord ou du tacite consentement des ministres, comme les dirigeants politiques de droite ou de gauche invoquent les sondages pour justifier leur bellicisme ou expliquer leur inaction, les citoyens sont privés de toute possibilité d’intervention politique : on leur a signifié qu’ils sont d’accord avec la guerre, on leur demande de laisser faire les puissants. Telle est la conséquence, inadmissible, de l’esprit consensuel et de cette « démocratie d’opinion » qui exclut le débat démocratique et méprise l’opinion publique.

Que faire ? Exiger, par démarches individuelles et collectives, que nos dirigeants prennent leurs responsabilités devant le peuple français selon les principes et les procédures prévus par la Constitution.

Aux termes de l’article 5, le président de la République assure « le fonctionnement régulier des pouvoirs publics ». Il doit donc demander, voire exiger, que la ligne diplomatique et militaire suivie par le gouvernement soit soumise au débat et au vote, puisque l’article 35 dispose que « la déclaration de guerre est autorisée par le Parlement ». La déclaration du chef du gouvernement permettrait à chacun des ministres de se situer par rapport aux objectifs et aux moyens affichés : il n’est pas acceptable que le ministre de l’Intérieur et ses collègues communistes laissent percer leurs désaccords sans les exprimer clairement, et sans quitter le gouvernement s’il apparaissait que celui-ci choisit de continuer la guerre.

Le vote des parlementaires permettrait de revenir au respect du droit constitutionnel, alors que depuis un mois les chefs de partis évitent de se prononcer clairement. Les Verts ont déclaré qu’ils étaient partisans d’une intervention militaire au sol. Il faut que les élus communistes et chevènementistes puissent exprimer leur opposition à la guerre par un vote. Il faut que les élus de gauche et de droite qui confient en privé leurs doutes et leurs réticences expriment leur choix devant la nation.

Nous n’ignorons pas que ces décisions individuelles et collectives risquent de mettre en péril la cohabitation, ou la coalition de gauche. Mais le flou n’est pas possible lorsqu’il s’agit de la guerre et de la paix. Mais la politique du fait accompli n’est pas tolérable lorsqu’il s’agit de l’avenir de la France et de l’Europe. Rien n’est inéluctable. La France peut cesser de participer aux actions militaires. Elle peut mettre au point avec les Russes un plan qui ramènerait les Yougoslaves à la table des négociations, sous l’égide des Nations unies. La France peut, dès maintenant, poser les conditions du retour à la paix dans les Balkans.

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(1) Cf. l’analyse magistrale de Philippe Delmas, Le bel avenir de la guerre, Folio, 1997

Editorial du numéro 728 de « Royaliste » – 24 avril 1999