commercialisation

« Vous avez du veau ? », demande une ménagère chargée de cabas ; « Vous avez une ordonnance ? », répond le boucher. Le dessin de Chenez (1) fait sourire. Mais l’affaire est sérieuse : la santé des consommateurs est-elle menacée par l’utilisation des œstrogènes ? Le mot d’ordre de boycott lancé par l’Union fédérale des consommateurs assassine-t-il une profession ?

Le fait est que des hormones de synthèse sont utilisées malgré la loi de 1976, et que les contrôles des services vétérinaires sont insuffisants : le veau est devenu un produit industriel, de mauvaise qualité, fabriqué selon des méthodes dangereuses pour les consommateurs. La Fédération nationale bovine l’avoue implicitement lorsqu’elle déclare que, si le boycott continue, « dans quinze jours ou trois semaines il faudra jeter des veaux à la décharge, car vu leur alimentation, ces animaux ne peuvent vivre longtemps ».

Sans doute, l’actuelle campagne contre le veau pénalise-elle les éleveurs soucieux de qualité. Mais comment les organisations de consommateurs pourraient-elles se faire entendre, sinon par des actions spectaculaires et brutales ? Jusqu’à présent, leurs protestations étaient demeurées vaines, et les pressions sur les pouvoirs publics inefficaces. Fallait-il patienter ou renoncer alors que les mesures à prendre sont urgentes ? La solution du conflit est maintenant entre les mains du gouvernement, qui doit prendre l’initiative d’une révision de la loi de 1976 et renforcer les moyens de contrôle vétérinaire.

LE PRIX ET LE PROFIT

Nécessaires, ces mesures seraient cependant insuffisantes. Car la guerre du veau a révélé tout un système de production et de commercialisation qui enferme les éleveurs dans une logique implacable : ou bien le veau est élevé sous la mère et perd 10 à 15 kilos, soit 200 ou 300 F par animal ; ou bien il est élevé en batterie, où l’utilisation des hormones et des aliments industriels le rend « compétitif ». L’éleveur peut-il accepter de perdre de l’argent ? Les consommateurs accepteraient-ils de payer plus cher un veau de meilleure qualité ?

Dans le système actuel, le problème est insoluble. Aussi faut-il, par-delà les réformes législatives, réexaminer le processus de fabrication et le mécanisme de la formation des prix. S’il est vrai que le veau naturel coûte plus cher, il conserve presque la totalité de son poids à la cuisson alors que le veau industriel en perd plus du tiers. Le prix de vente en boucherie est donc actuellement, un mauvais indicateur. Le prix de fabrication aussi : comme le montre Bernard Lambert, animateur des Paysans-travailleurs, « le veau que nous vendons aux alentours de 2000 F a coûté, quand il arrive sur l’étal du boucher, de 1200 F à 1400 F à la collectivité, par le jeu des primes allouées à l’industrie, primes de dénaturation (2,80 F par kilo de lait en poudre), prime de soutien du marché des matières grasses, coût énergétique, etc. » Dès lors, que signifie la « rentabilité », qu’elle est la rationalité du prix, quel est le critère de la « compétitivité » ? Sous l’apparente simplicité de la loi de l’offre et de la demande, de la vérité des prix, de la libre concurrence, apparaît un système absurde, qui coûte cher à la collectivité, qui tue l’initiative des éleveurs et qui ne répond pas aux exigences des consommateurs. Cela pour le plus grand profit des firmes chimiques et alimentaires …

Le mode de production agricole n’est pas seul en cause. La fabrication et la commercialisation des produits de l’industrie est tout aussi aberrante, antiéconomique au sens premier du terme, mais tout aussi profitable à ceux qui contrôlent le marché. Là encore, les organisations de consommateurs jouent un rôle indispensable en dévoilant les pratiques des fabricants, des distributeurs-et parfois des détaillants, qui privent de toute signification les principes de libre concurrence affichés par le gouvernement.

UNE CONCURRENCE ILLUSOIRE

En théorie, la concurrence fait baisser les prix. En théorie, les consommateurs pénalisent par leurs choix les « mauvais » commerçants et les produits médiocres, et avantagent les bons. Ils n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes si les prix montent et s’ils ne savent pas acheter, disait M. Monory… Mais nous savons bien que la « libre concurrence » est une illusion.

— de récentes affaires ont montré que les producteurs concluaient des ententes pour se partager les marchés et maintenir les prix à un certain niveau : ainsi Darty a été condamné à 2,5 millions (nouveaux) d’amende parce qu’il avait incité les fabricants à ne pas vendre trop bon marché à ses concurrents ; de même Thomson, déjà condamné à une amende d’un million, passait la semaine dernière devant les tribunaux pour refus de vendre à un commerçant qui voulait vraiment « casser » les prix.

— de plus, les groupes industriels entretiennent une concurrence artificielle entre des produits identiques vendus sous des marques différentes, afin d’augmenter le marché global, et aussi pour réaliser de plus grands bénéfices, chaque marque ayant un prix différent.

Enorme gaspillage de temps, d’argent, d’énergie, de travail, provoqué par la volonté d’exploiter le consommateur et par la soif d’enrichissement de ceux qui sont assez puissants pour faire la loi du marché. Le renforcement du « contre-pouvoir » des consommateurs apparaît donc comme une nécessité. Encore faut-il qu’il soit indépendant de l’Etat -ce qui n’est pas le cas de certains groupements qu’il dispose de moyens financiers étendus (la revue « Que Choisir » propose que le produit de certaines amendes soit versé aux associations de défense) et que les représentants des consommateurs puissent participer effectivement aux négociations entre l’administration et les professionnels.

Le mouvement des consommateurs pourrait ainsi faire cesser des abus et mettre un terme à des pratique dangereuses ou inflationnistes. Œuvre utile et urgente qui ne doit pas faire oublier que c’est tout un système de production et de consommation qui est en cause. Un groupe de pression peut limiter ses effets. Mais seule une révolution politique peut le détruire.

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(1)    Le Monde 19 septembre

Editorial du numéro 322 de « Royaliste » – 2 octobre 1980