Trop souvent, les savants s’enferment dans leur spécialité. Albert Jacquard aime au contraire faire partager ses passions : en quelques minutes, il est capable d’intéresser aux mathématiques le plus nul de ses auditeurs, qui avait quitté le lycée persuadé qu’il n’avait pas la bosse des maths. Mais, au fait, quelle « bosse » ? Nous voici déjà dans la génétique, qu’Albert Jacquard veut nous présenter.

Bien sûr, on peut très bien ne pas se sentir concerné. Après tout, il est possible de vivre en ignorant tout des gènes. Mais attention ! Nous faisons de la génétique sans le savoir, et les mots que nous employons couramment ne sont pas innocents : ils véhiculent des théories et nous entraînent à des appréciations fausses – voire à des attitudes barbares.

Vous parlez de reproduction ? C’est aussi faux que de croire au « lever » du soleil. Ce n’est pas une copie du père et de la mère qui est produite, mais un être unique, exceptionnel, qui est procréé.

Vous dites d’une famille qu’elle est tarée ? Mais nous le sommes tous, explique Jacquard, car nous avons en nous des gènes capables de tuer, lorsqu’ils sont en double exemplaire, trois ou quatre fois chacun de nos enfants. La « tare héréditaire » est une malchance, non le résultat d’une faute antérieure, ni l’effet d’une fatalité puisqu’on peut, dans certains cas, éviter le développement de la maladie.

Vous parlez des caractéristiques de la race noire, ou jaune, ou blanche, à moins que vous ne dissertiez hypocritement sur les mérites comparés des diverses « ethnies » ? Eh bien taisez-vous, et pas seulement pour des raisons historiques : Jacquard démontre que la race n’existe pas, que « ce concept ne correspond, dans l’espèce humaine, à aucune réalité définissable de façon objective. »

Vous vous flattez d’un excellent quotient intellectuel, mesuré scientifiquement, et vous êtes peut-être membre de la « Mensa » ? Il vous faudra devenir moins prétentieux car il est impossible de mesurer cette « chose » qui n’est pas un objet, ni un organe, ni une caractéristique « innée », mais une création constante, aux multiples facettes.

En lisant Jacquard, vous apprendrez encore à vous méfier des additions et des débats sur l’inné et l’acquis, à vous orienter dans les théories darwiniennes, néodarwiniennes et post-néo-darwiniennes – et même à compter les vaches et les poulets. Mais surtout, en refermant ce petit livre passionnant et limpide, vous saurez que, différent par votre patrimoine génétique, vous êtes, comme tous les hommes, un être essentiellement libre, capable de « devenir ce qu’il a choisi d’être ».

Merveilleux Jacquard ! Avec lui, la science sait être souriante, sans rien perdre de sa rigueur.

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Albert Jacquard, Moi et les autres, Le Seuil.

Article publié dans le numéro 380 de « Royaliste » – 14 avril 1983.