Il faut voter non au référendum du 24 septembre. Pour des raisons politiques et juridiques fondamentales, que nous n’avons cessé de faire valoir. Mais aussi parce que nous sommes confrontés, depuis le début de cette misérable opération, à un système d’imposture et de mensonge.

C’est maintenant un fait avéré : on a menti, à droite comme à gauche, au Monde comme à Libération, lorsque, sondages brandis, on a répété pendant vingt ans que la réduction de la durée du mandat présidentiel était une réforme populaire, ardemment souhaitée par une écrasante majorité de Français. On a menti, et on admet implicitement son mensonge lorsque, sondages de l’été en main, on reconnaît que les Français éprouvent une indifférence massive à l’égard de la question posée.

Ce premier mensonge s’accompagne d’une manipulation éhontée. Sans craindre le paradoxe, on nous assure, sondages à l’appui, que ces Français massivement indifférents seraient, dans leur écrasante majorité, partisans du quinquennat. Bien sûr, les experts en opinion, aussi savants que les médecins de Molière, distinguent gravement entre des abstentionnistes supposés, rejetés dans le néant, et des intentions de vote. Mais ils ne tiennent pas compte du fait que ces votes virtuels sont exprimés par des « sondés » (non par des électeurs) qui sont généralement tenus dans l’ignorance des enjeux de la consultation. Dans cette ronde grotesque, où les sondeurs trompent des commentateurs qui abusent les sondés, on se moque évidemment de la prudence scientifique en général, de la véritable sociologie en particulier, et on impose à l’opinion publique une caricature de décision, qui dénature le débat démocratique et qui fausse le choix des électeurs.

La réflexion et la décision des citoyens sont d’autant plus difficiles que la campagne sur le référendum se réduit à de pitoyables prestations réglementaires sur les chaînes publiques, accompagnées du passage-éclair, dans l’audiovisuel privé, de quelques personnages invités en raison de leur notoriété. Quelques minutes pour certains partisans du non, quelques bribes des rares discours des partisans du oui, qui font une campagne minimaliste avec des têtes de troupiers à la corvée. Jamais les élites (les élus du peuple souverain) n’ont autant méprisé le peuple et la démocratie. Jamais, depuis soixante, elles ne se sont roulées avec autant de complaisance dans la veulerie.

Ce mépris va d’ailleurs croissant. Selon Alain Duhamel (1), chien de garde bien informé, on théorie actuellement à l’Elysée sur l’américanisation de notre vie politique : les votants constitueraient un noyau central composé de Français actifs, cultivés, compétents, alors qu’à la périphérie les incultes, les pauvres et les indifférents se réfugieraient dans l’abstention. Après avoir aggravé la fracture sociale, on accepterait donc, en haut lieu, la fracture politique.

Cette pseudo-analyse constitue une ignominie. On refuse d’informer le peuple, et on se plaint qu’il ne soit pas éveillé. On professe au nom du pragmatisme la haine de toute pensée, et considère de manière hautaine l’inculture supposée des citoyens. Qu’on ne plaigne pas si les Français qui subissent lucidement ce mépris en viennent à sympathiser avec ceux qui se révoltent, quels qu’ils soient.

Dans cette ambiance délétère, dans ces conditions insensées, il faut avoir un culot d’acier, ou faire preuve d’une inconscience totale, pour affirmer que le quinquennat sera « plus démocratique », « plus moderne » et « plus républicain ».

Qu’en est-il de la démocratie, si elle se réduit au choix contraint entre quelques personnages qui veulent le pouvoir sans exercer leur responsabilités politiques – quand ils ne décident pas d’un commun accord de violer la Constitution comme ce fut le cas lors de la guerre du Kossovo ?

Qu’est-ce que cette modernité jamais définie par une classe dirigeante qui se moque du suffrage universel – conquête de la Libération – et qui s’emploie à détruire la République gaullienne, laquelle représente un formidable progrès survenant après un siècle et demi de désordre institutionnel ? Et qu’est-ce que la République, souci collectif et raisonné du bien commun, si une oligarchie plus ou moins corrompue pratique le culte du sondage, professe l’idéologie de la communication et se soumet à la tyrannie du marché ?

Non, cent fois non à la régression !

 

***

(1) Libération du 8 septembre.

 

Editorial du numéro 755 de « Royaliste » – 18 septembre 2000