Le problème qui se pose à notre collectivité nationale – comme aux autres – est aussi difficile à envisager qu’à résoudre : entrer dans le nouveau siècle politique, comprendre ses enjeux afin que la France puisse vivre, prospérer, étendre son influence dans le monde plus ou moins chaotique qui tente de se réorganiser.

Pour tous et pour chacun, c’est un moment à la fois passionnant et douloureux : dans le proche passé, il faut faire le tri entre ce qui est mort et ce qui s’est transmis. Nous devons rompre avec des manières de penser, des actions et réactions habituelles et prendre de nouveaux risques, dans la conception (celui de se tromper) et dans l’engagement.

Personne n’objectera à ce propos, qu’on peut d’ailleurs inscrire au chapitre des bonnes résolutions de la rentrée qu’on oublie dès les premiers frimas. L’été qui s’achève montre au contraire l’urgente actualité d’une transformation profonde de nos attitudes. L’agression longuement préméditée du président Saakachvili contre la population ossète avec la complicité des Etats-Unis (1) et la réaction russe ont montré que la plupart des dirigeants européens, des médias et des intellocrates vivaient encore au siècle dernier. Ils se font peur avec le retour de la guerre froide et la renaissance de l’impérialisme soviétique ; ils répètent les slogans de la propagande américaine avec autant de conviction que les atlantistes des années soixante.

C’est ne rien comprendre à la nouvelle puissance russe, à la diplomatie du Kremlin, à ses décisions d’ordre militaire. D’où des menaces risibles (la nouvelle Russie n’a plus besoin de l’Union européenne) et des complaisances lourdes de conséquences (l’ « oubli » du principe d’intégrité territoriale) qui empêchent la France d’être en position de médiatrice comme elle l’est au sein du groupe de Minsk qui est en charge du conflit non résolu entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. On bavarde sur la mondialisation mais on refuse de voir le lien entre la reconnaissance de l’indépendance du Kossovo et la question ossète et l’on néglige le règlement (qui sera difficile) de l’ensemble des conflits caucasiens.

La mort d’Alexandre Soljenitsyne (2) et celle de Bronislaw Geremek, si faiblement ressenties, marquent elles aussi la fin d’une période historique que nous avons intensément vécue. Et, si l’on se déplace plus à l’Est, on observe que les jeunes générations méconnaissent ou ignorent la culture (films soviétiques, chants, poèmes) qui fut familière aux communistes et aux anti-communistes de ma génération. C’est triste, mais rien ne nous empêche de cultiver la mémoire du passé qui nous touche. Il faut seulement se garder d’en faire une politique tout en sachant que l’Union soviétique défunte pèsera longtemps sur les mentalités des peuples de l’Est européen et provoquera encore bien des tragédies.

La crise financière qui ébranle violemment les Etats-Unis et plusieurs pays européens prouve que le 21ème siècle ne sera bâtira pas sur les logiques meurtrières du capitalisme financier. La politique de la dépense publique et les nationalisations décidées par le gouvernement américain dans le secteur bancaire devraient faire réfléchir les ultralibéraux qui continuent de réciter le catéchisme reaganien.

Dans les relations internationales comme dans notre pays, il nous faudra comprendre et expliquer les grandes mutations sans tomber dans l’illusion de la table rase. Demeurer attentif aux continuités positives, ne pas ignorer les nostalgies, préserver ses fidélités historiques et ses filiations intellectuelles : la tâche est difficile ! Nous l’accomplirons comme d’habitude avec les chercheurs et les témoins qui ne partagent pas nécessairement nos convictions mais qui acceptent d’éclairer notre chemin.

Ce faisant, nous nous éloignerons de plus en plus de Nicolas Sarkozy, des hiérarques des deux camps et des charlatans qui se disent philosophes : leur puissance est grande, leur capacité de nuire est considérable, mais ils sont ce qu’il y a de plus mort dans le passé révolu.

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(1) Nous établirons ces faits.

(2) Nous sommes fiers – merci Youri Alexandrov – d’avoir présenté à nos lecteurs « L’Archipel du Goulag » avant la traduction du livre en français.

Editorial du numéro 931 de « Royaliste » – 2008