Les 7 et 8 mai derniers, une conférence au sommet a réuni à Londres les dirigeants des nations les plus riches du monde capitaliste (Italie, Japon, France, États-Unis, Allemagne fédérale, Grande-Bretagne, Canada). Cette réunion de Londres peut sembler anodine d’autant plus qu’aucune décision importante n’y a été prise. Elle est cependant révélatrice de la stratégie économique américaine et de l’état présent de l’Europe du marché commun. Et le fait que la France ait accepté, sans aucune réticence, de participer à ce club de riches et de cautionner l’imposture américaine est lourd de signification. D’où l’importance de cette étude un peu austère — la première réalisée par des membres de la cellule économique de la NAF.

Le résultat le plus tangible du sommet de Londres ? C’est que MM. Carter et Giscard d’Estaing ont décidé de s’appeler par leur prénom : Jimmy et Valéry, c’est tellement plus sympathique ! Il est infiniment plus regrettable qu’un Président français se soit prêté à cette comédie avant de signer un texte parfaitement hypocrite. Car le Sommet de Londres n’a rien résolu : face au gigantesque problème posé par l’existence de 15 millions de chômeurs (souvent jeunes) dans les pays industrialisés dits avancés, le « message » final de la conférence se contente d’annoncer que les chefs d’État procéderont à des « échanges d’expériences et d’idées » et de fustiger une inflation qu’on ne sait pas ou qu’on ne veut pas combattre. Pour le reste, les États-Unis ont imposé leur loi tandis que les Allemands apparaissaient comme la véritable grande puissance de notre continent.

Dénoncé comme un slogan vulgaire, l’Europe germano-américaine est désormais une évidence. Et la France une simple comparse.

L’HYPOCRISIE AMÉRICAINE

Ainsi la France commence à payer, sur le plan international, la politique giscardienne. Déjà, lors de la conférence de Rambouillet, M. Giscard d’Estaing avait choisi de s’associer étroitement au camp des riches. Il vient cette fois de cautionner une imposture en signant le « message » final des sept grands pays industriels. Sur le plan de la politique énergétique comme dans le domaine des relations économiques internationales.

La politique énergétique ? Le « message » proclame la nécessité d’économiser davantage l’énergie et de diversifier sa production. N’est-ce pas un souci louable, dans une société de gaspillage qui risque d’être prise à la gorge par les vilains Arabes ? C’est en effet ce que l’on raconte depuis 1974. Sans voir que les Américains ont profité de la prétendue « crise de l’énergie » et qu’ils entendent bien exploiter au maximum la hantise de la pénurie de pétrole. Mais ce que l’on ne dit pas, c’est que les États-Unis ont des réserves considérables de pétrole (les fameux schistes bitumineux) et qu’ils possèdent du charbon pour sept siècles encore. Et s’ils prêchent l’économie d’énergie, c’est parce qu’ils ne veulent pas puiser dans leurs propres réserves, préférant piller celles des autres pays ou acheter certains produits sur le marché international — même à un prix élevé. Comme les concessionnaires et les exploitants sont souvent américains, l’argent ainsi dépensé ne sort pas vraiment de la mère patrie…

Il en est de même sur le plan nucléaire. Car la politique de lutte contre le plutonium, dont les naïfs saluent la moralité, sert très exactement les intérêts américains. En effet, le plan de développement nucléaire préconisé par Carter convient à un pays qui, possédant de grosses réserves d’uranium, de charbon et de pétrole, n’a pas actuellement besoin de plutonium. Mais un tel plan serait catastrophique pour les pays européens et le Japon qui, s’ils abandonnaient leurs propres technologies nucléaires, deviendraient les clients obligés des États-Unis.

Les relations économiques internationales ? Là encore, le « message » signé par les États-Unis est une scandaleuse hypocrisie. A Londres en effet, les Sept se sont engagé à donner « une impulsion politique vigoureuse à l’élargissement des politiques d’échanges » et à rejeter le protectionnisme. En clair, cela signifie que les pays industrialisés vont baisser leurs barrières douanières… à l’exception des États-Unis puisqu’on n’a pas entendu le président Carter abjurer les principes de protection du marché américain. Déjà, lors des négociations connues sous le nom de Kennedy round, les pays européens avaient consenti de substantielles réductions tarifaires, pour le plus grand profit des produits industriels américains. D’autres négociations se poursuivent depuis 1973 à Genève dans le cadre du GATT (ce qu’on appelle le Tokio round) qui aboutiront vraisemblablement à un abaissement des droits sur le plan agricole.

UN MONOPOLE AGRICOLE AMÉRICAIN ?

Car les Américains entendent bien imposer au reste du monde leur pouvoir sur le plan alimentaire. On a déjà eu un avant-goût de cette nouvelle forme d’impérialisme avec la question du soja, dont les Américains détiennent un quasi-monopole. Ce qui leur permet de faire monter les prix quand bon leur semble et d’exercer un chantage efficace sur les pays qui, comme la France, nourrissent maintenant leur bétail avec des tourteaux à base de maïs et de soja. De même, les États-Unis possèdent le premier gisement mondial de phosphates, ce qui les rend maîtres du cours mondial (au grand dam des Marocains) et du prix des engrais. On sait, enfin, que 50% du blé et du maïs vendus en 1975-1976 sur les marchés mondiaux provenaient des États-Unis. Avec de telles possibilités, employées avec une remarquable efficacité, on conçoit que les Américains soient des partisans convaincus du libre-échange sur le plan agroalimentaire. Un libre-échange qui se traduirait par la disparition du Marché commun agricole et qui marquerait la fin de l’agriculture française.

Mais ce qui est bon pour le reste du monde ne l’est pas nécessairement pour les États-Unis. Et les exhortations libérales d’un Carter sonnent curieusement quand on sait que les États-Unis pratiquent les tarifs douaniers le plus élevés du monde.

Car l’affaire du Concorde n’est pas la seule où des obstacles de toutes sortes sont utilisés pour entraver la concurrence étrangère sur le plan technologique et pour décourager les importations de produits industriels. Ainsi les aciers spéciaux étrangers sont contingentés jusqu’en 1979 et tout est actuellement mis en œuvre pour décourager l’importation de produits aussi différents que les bateaux pneumatiques, les chaussures ou les lunettes médicales. Parfaitement protégés par leurs murailles douanières, pratiquant un chauvinisme conscient et organisé, utilisant le désordre monétaire pour se protéger ou pour mieux conquérir, les Américains se préparent à lancer de nouvelles offensives (énergétiques, agro-alimentaires, technologiques) tout en donnant à leurs clients des leçons de morale. Ce n’est pas ce cynisme tranquille qui scandalise le plus. Mais bien le mol abandon des pays européens, et en particulier de la France qui n’hésitait pas, il n’y a pas si longtemps encore, à dire leurs quatre vérités aux grands de ce monde.

L’EUROPE SUBJUGUÉE

Les Américains nous menacent ? Raison de plus pour faire l’Europe ! rétorqueront ceux qui prennent encore au sérieux les balivernes sur « l’Europe, troisième force ». Car, pour l’Europe indépendante, les carottes sont cuites depuis le début : inféodée aux Américains sur le plan militaire et politique depuis sa fondation, « l’Europe » n’a cessé de leur céder du terrain sur le plan économique. A l’origine en effet, il était prévu qu’un Tarif Extérieur Commun protégerait la C.E.E. Mais la négociation Kennedy a entraîné des réductions importantes de tarifs, ceux des États-Unis et de la Grande-Bretagne restant très supérieurs à ceux des autres pays industrialisés. On sait d’autre part qu’il existe de nombreux moyens de tourner la faible protection communautaire et que les bureaucrates bruxellois se montrent d’une faiblesse coupable à l’égard des produits extérieurs au marché commun. Aussi Michel Debré n’hésitait-il pas récemment à qualifier le marché commun de « passoire » permettant la « naturalisation » de produits fabriqués à bas prix dans les pays sous-développés. D’où la crise de nombreuses industries françaises (textile, chaussure, mécanique) frappées par une concurrence déloyale ou se heurtant à la protection douanière des autres pays. Sans parler de l’implantation en Europe des sociétés multinationales en grande partie américaines — phénomène trop connu pour qu’il soit besoin d’insister. Face à cette situation, notre ami Bertrand Fessard de Foucault pouvait conclure (Le Monde du 10-5-75) à la disparition du Marché commun. Mais, ajoutait-il : « Défaut de communauté européenne, il en est une autre, florissante, où vont de soi les questions énergétiques et monétaires, où les solidarités politique, militaire et bientôt financière, pour les comptes extérieurs, où les abaissements de droits de douane et la circulation des capitaux (aux frais des Européens) vont de soi. C’est la communauté atlantique. »

L’Europe est américaine. L’Europe est allemande aussi. C’est encore Michel Debré qui le montrait en dénonçant la recartellisation de la sidérurgie sous la direction allemande. Et d’autres s’inquiètent maintenant de la politique nucléaire de la République fédérale : on sait que le Brésil a commandé à l’Allemagne huit réacteurs nucléaires, une usine d’enrichissement et une installation de retraitement des déchets. Les États-Unis se sont opposés à ce contrat. Mais le chancelier Schmidt a refusé d’obtempérer, démontrant ainsi que l’Allemagne n’était plus un « nain politique ». Phénomène d’autant plus inquiétant que l’Allemagne, sous le couvert du contrat brésilien, pourrait se constituer clandestinement un arsenal nucléaire provisoirement entreposé au Brésil. Capable désormais de dire non aux États-Unis — tout en restant leur partenaire privilégié — l’Allemagne n’hésite plus à intervenir dans les affaires politiques des pays européens, appuyant Soares au Portugal et la démocratie chrétienne en Italie avec la bonne conscience que donne la réussite matérielle.

Car l’Allemagne, qui ne le sait, est un géant économique qui exercera une emprise de plus en plus grande sur le reste de l’Europe. A cause des « vertus » allemandes ? Le sens de la discipline n’explique pas tout. Le « miracle » allemand, c’est surtout l’afflux de main d’œuvre en provenance de l’Est, le plan Marshall et la sous-évaluation du Mark jusqu’en 1961 qui a permis à la R.F.A. de conquérir nombre de marchés extérieurs. Ajoutez un dynamisme commercial certain et une spécialisation dans les biens d’équipement (où la demande est plus stable que pour les biens de consommation et où les gains de productivité sont élevés) et vous saurez pourquoi l’Allemagne est en train de subjuguer l’Europe et de rafler de nombreux marchés extérieurs — au détriment de notre pays en particulier.

Et la France ? Fasciné par tant de puissance, son Président veut coller au « peloton de tête » en espérant bénéficier de la richesse des plus grands. Il n’aura, on le voit déjà sur le plan industriel, que les miettes du gâteau. Et il deviendra, sur le plan politique, un comparse guère plus écouté qu’un quelconque Italien. M. Giscard d’Estaing devrait pourtant savoir que les riches sont impitoyables entre eux.

On rétorquera que personne ne peut rien contre la fatalité économique, les continents américains et soviétiques abritant des réserves de matières premières que nous n’avons pas. C’est vrai. Alors faut-il se résigner à la soumission dorée ? Ou choisir une fois de plus, contre les empires, le chemin de la liberté ? Cette dernière solution est possible, quoi qu’en disent les partisans du renoncement : il suffit de mettre en œuvre les moyens économiques appropriés et de faire preuve à nouveau d’une volonté politique.

Quels moyens économiques ? Contre les idées reçues, contre l’hypocrisie internationale, il faut recourir au protectionnisme, comme les États-Unis, mais contre les États-Unis et, quand il le faut, contre nos partenaires du marché commun. Mais il faut que cette politique protectionniste (qui n’a rien à voir avec l’autarcie) soit définie en toute liberté par l’État, et non sous la menace de tel ou tel groupe de pression. Mais il faut que cette politique s’accompagne d’une défense de notre indépendance technologique dans les secteurs de pointe et d’une action offensive sur les marchés extérieurs. Ce qui suppose un projet politique à long terme.

— Car la volonté politique est essentielle sur le plan du commerce international. Le général de Gaulle en a apporté la preuve, en tenant tête aux États-Unis et aux Européens, et en devenant un exemple pour les pays du Tiers Monde en lutte pour leur indépendance. Ce qui permettait à la France d’exporter des produits pas toujours « compétitifs », l’amitié politique compensant notre infériorité commerciale. C’est dire que le jeu de la France n’est pas de faire les bouts de table aux réunions du club des riches. Ses amitiés et ses intérêts la portent vers le Tiers-Monde qui sait qu’il n’a rien à craindre d’une puissance moyenne à la vocation anti-impérialiste. Comme autrefois, face aux empires, la France peut être un pays libre et porteur de liberté dans le monde si elle en a le courage politique.

Étude réalisée par la cellule NAF-Économie

Article publié dans le numéro 249 de « Royaliste » – 26 mai 1977