Vitrines brisées, policiers blessés, passants apeurés : en manifestant violemment contre la vie chère, les autonomes ont suscité une indignation générale. Nous n’y participerons pas, parce qu’il est vain de s’indigner devant un phénomène logique : quand on casse l’économie, quand on est incapable d’arrêter la hausse des prix, quand on offre, pour tout avenir, des indemnités de chômage et des emplois intérimaires, il faut s’attendre à des réactions violentes. L’étonnant est qu’elles ne soient pas plus nombreuses, et qu’elles ne soient pas survenues plus tôt.

BONNE CONSCIENCE

Que les commerçants, les agents de police et les passants manifestent leur stupeur ou leur colère est tout à fait normal : ils n’ont pas déclenché cette violence dont ils ont été victimes. Mais les commentaires moralisateurs de certains journalistes et les appels à la vengeance de certains ministres sont insupportables : comment peuvent-ils manifester cette bonne conscience, et l’étaler avec autant d’ostentation ? Sans doute, leur image de gardiens de l’ordre et de défenseurs de la bonne conduite politique s’en trouve-t-elle aujourd’hui renforcée. Mais les discours moralisateurs n’ont aucun effet sur les désespérés, et les condamnations de lundi dernier ne feront qu’attiser le désir de violence. Pourquoi M. Peyrefitte ne s’est-il pas tu, plutôt que d’en appeler, sans nuances, à la sévérité de la justice ? Pourquoi n’a-t-il pas dit autre chose, lui qui a tant écrit sur le « mal français » ? Mais il était si tentant de prononcer les phrases qui, sous le coup de l’émotion, ne pouvaient manquer d’être approuvées par l’opinion ? C’est plus facile que de s’interroger sur les motifs qui ont poussé des étudiants et de jeunes travailleurs à utiliser des matraques et des cocktails Molotov.

Cela ne justifie en rien l’action des autonomes qui ne se rendent pas compte que la violence a, elle aussi, sa logique, qui les brisera. D’abord parce que leur violence, incontrôlée, sera tôt ou tard manipulée — si elle ne l’est déjà. Ensuite parce que, incompréhensible pour l’opinion, elle sera toujours récupérée par un Pouvoir qui en profitera pour parfaire les mécanismes de la répression politique et sociale. Les autonomes peuvent bien expliquer, maintenant, qu’ils visaient uniquement les agences de travail par intérim et une direction des impôts, qu’ils n’ont ni volé ni frappé les passants, ils n’en sont pas moins considérés comme d’affreux « casseurs ».

Nuisible pour eux-mêmes, leur action était également inutile car les agences de placement et les commerçants sont des éléments tout à fait secondaires de la mécanique qui produit la vie chère et banalise le chômage. L’ébranlement politique ne viendra pas de quelques coups d’épingle hasardeux, que le Pouvoir exploite. L’ébranlement social ne sera pas provoqué par quelques « actions exemplaires » qui n’ont jamais de retentissement profond : contrairement à la société italienne, notre société est trop atomisée pour qu’on puisse espérer une participation de la population aux « auto-réductions » des loyers ou aux actions pour la gratuité des transports. Face à une administration très efficace contre les simples particuliers, dans un système qui déroule imperturbablement sa logique, renvoyant automatiquement les groupes les uns contre les autres, utilisant ceux qui la contestent, faisant en sorte qu’on lui demande toujours plus d’assistance et de répression, la révolte légitime des nouveaux prolétaires n’a aucune chance de se transformer en révolution. De même que tout espoir de réforme partielle est vain, tant est fragile ce système si pesant et apparemment si sûr de lui.

LA PEUR

La vie chère est un exemple de cette société figée en raison de sa fragilité même. Car l’incapacité des gouvernants n’est pas seule en cause : il y a chez eux, sous-jacente, la peur de provoquer l’effondrement s’ils touchent à quelque chose, comme dans ces maisons trop vermoulues pour supporter un quelconque travail de réfection. Dès lors, mieux vaut augmenter les cotisations de Sécurité Sociale que de s’attaquer au gaspillage, à la routine, ou aux privilèges de certains. Mieux vaut augmenter chaque année les impôts que de changer le système fiscal, ce qui porterait atteinte à d’autres privilèges. Mieux vaut augmenter le prix des produits et des services que de réduire, par exemple, les frais généraux des entreprises et leurs gaspillages, qui sont aussi scandaleux que ceux des administrations publiques. Dans le même esprit, on choisira d’indemniser les chômeurs au lieu de créer des emplois, on préférera laisser disparaître des entreprises plutôt que d’imaginer une véritable restructuration industrielle ou de mettre en œuvre une politique de l’exportation. Ainsi, la crise française n’est pas seulement le résultat du cynisme et de l’incompétence mais, bien plus, de l’absence de volonté et du manque de courage. C’est pourquoi les vitrines brisées ne changeront rien : elles ne peuvent réveiller-ceux qui ont choisi de ne rien voir et de ne rien entendre.

Les autonomes ont compris qu’il n’y avait rien à espérer d’une classe politique uniquement soucieuse de conserver ce qui est. Et ils ont raison de rechercher, en dehors des partis et des organisations traditionnelles, un autre mode de relations sociales. Mais des actions exemplaires, même bien conduites, ne peuvent détruire les féodalités, briser les routines, casser les vieilles structures, ni, surtout, mettre un terme à la dictature de l’argent. Qui pourrait accomplir cette tâche, sinon un pouvoir politique indépendant, bénéficiant d’une adhésion populaire ? Mais les autonomes nient la nécessité du Pouvoir, se condamnant à toujours subir la logique du système qu’ils veulent détruire. Aussi, plutôt que d’approuver sans réserve ou de condamner sans nuances, il faut souhaiter que les autonomes réfléchissent enfin à la question du Politique, au lieu de recommencer les erreurs des anarchistes du siècle dernier.

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Editorial du numéro 286 de « Royaliste » – 1er février 1979