A quoi sert l’économie ? Depuis deux siècles, théoriciens et auteurs de manuels répètent qu’elle lutte contre la rareté et cherche à satisfaire nos besoins. En conséquence, plus il y a d’économie, plus il y a de progrès et de bien-être. Tel est le credo moderne, assené comme une évidence… et toujours démenti.

Sans doute, dans une culture qui la reconnaît comme valeur suprême, l’économie peut être source de progrès nombreux dans l’ordre de l’accumulation des biens et de la multiplication des signes monétaires. Mais l’économie moderne, dans sa prétention à une souveraineté démesurée, est d’abord une violence faite à la nature, aux hommes et aux sociétés. Des chercheurs de toutes disciplines commencent à dire cette vérité méconnue (1). Loin de satisfaire nos besoins, l’économie les fabrique et les manipule, s’efforçant de réduire nos désirs à ce qui peut être monnayé. Loin de lutter contre une rareté originelle, c’est l’économie qui l’a instituée, par sa volonté de créer, partout et pour tous, un « marché » sans limites.

ECONOMIE DE LA MISERE

Ces quelques remarques, trop schématiques, peuvent sembler paradoxales et en tous cas très théoriques. Pourtant, l’histoire de notre monde, depuis l’invention de la prétendue science économique, n’a cessé de révéler cette logique infernale. Qu’il s’agisse des ruraux anglais chassés de la terre par les « enclosures » ou du prolétariat français du 19ème siècle, qu’il s’agisse de l’Afrique ou de l’Inde, ou encore de l’Amérique latine mise en coupe réglée par les multinationales, l’économie « libérale », ou plus exactement l’idéologie du marché a toujours eu pour conséquence première la destruction des cadres sociaux, la réduction des hommes à la misère, la guerre de tous contre tous (2).

Violence de l’économie, quelques soient ses structures et son rythme. Nous ne saurions oublier que la phase de croissance rapide, tant regrettée aujourd’hui, se traduisait aussi par la réduction de l’homme à ses fonctions de production et de consommation, par le bouleversement des paysages et des villes, et par l’exploitation systématique du tiers-monde. La crise, depuis dix ans, a rendu cette violence plus immédiate et plus visible. Par-delà toutes les discussions techniques, les difficultés de la sidérurgie expriment d’abord ceci : que la logique impitoyable du marché est en train de saccager une région, de détruire des traditions, une culture, des métiers où la classe ouvrière trouvait fierté et identité. Comment ne pas comprendre la colère et la révolte de ceux qui sont touchés : ce ne sont pas seulement des intérêts qui sont lésés, c’est tout un monde qui meurt.

C’est aussi l’esprit du premier socialisme qui est atteint. Face à la violence de l’économie, contre la misère créée par les mécanismes du marché, et bien avant que le marxisme n’impose ses concepts, les premiers socialistes, en France et en Angleterre, voulaient protéger la société et les hommes qui y vivaient, retrouver des communautés et recréer des solidarités, faire prévaloir des principes de justice contre l’efficacité inhumaine du marché. Ils y sont parvenus, tant bien que mal, en un siècle d’action syndicale et politique. Et voici que tout doit être remis en question : les institutions et les mécanismes de protection sociale sont devenus trop coûteux, et les ensembles économiques, dans lesquels avait pris naissance le combat syndical, sont aujourd’hui trop lourds et d’une moindre utilité. On comprend les hésitations et les décisions tardives des dirigeants actuels et, même, les réactions du Parti communiste : en touchant à l’outil, c’est à la mémoire et à l’identité ouvrière que l’on porte atteinte.

Cela ne signifie pas qu’il fallait tout conserver à n’importe quel prix. Les erreurs de prévisions et les gaspillages accumulés depuis tant d’années, le mauvais choix du gigantisme et la baisse de la demande rendaient nécessaire un nouveau plan pour l’acier. Le Président de la République a donc eu le mérite de prendre des décisions qui avaient trop tardé. Mais l’avenir seul dira s’il s’agit d’une action désespérée ou d’un redéploiement industriel véritable, conçu en fonction de prévisions fondées. Les anticipations erronées, l’incompétence des technocrates et des dirigeants sur le terrain, l’imitation maladroite et toujours trop tardive des modèles étrangers (hier la sidérurgie sur l’eau, aujourd’hui la voie électrique) nous ont malheureusement habitués au pire (3).

SOUMISSION OU MAITRISE ?

Il en est de l’économie globale comme de la sidérurgie. Le pire n’est pas certain, la voie choisie est peut-être salutaire, mais l’angoisse demeure, que personne ne parvient à dissiper. La volonté de modernisation affirmée par le Président de la République est positive, des ruptures avec les structures et les méthodes du passé sont nécessaires, mais rien n’indique encore que nous ayons décidé de maîtriser la logique de l’économie et les progrès de la technique, au lieu de nous y soumettre. Le discours des nouveaux bien-pensants et la doctrine de M. Delors vont malheureusement dans le sens de cette soumission, qui ne s’accompagne même pas de succès techniques incontestables. Ni l’inflation ni le déséquilibre extérieur ne sont durablement réduits, et nous allons franchir le cap des 2,5 millions de chômeurs, avec un nouveau système d’assurance-chômage qui écrase les plus faibles, selon la vieille méthode du libéralisme. Nous acceptons les règles du marché comme s’il s’agissait d’une loi divine. Nous acceptons les dogmes budgétaires et monétaires comme s’il s’agissait de vérités éternelles. Et le temps passe, qui finira par donner raison aux apôtres du « libéralisme », aux adeptes des plaisirs moroses du sacrifice. Viendra un moment où, comme ils le souhaitaient, plus rien ne sera possible : ni les dévaluations de combat, ni la protection souple du marché, ni la reconquête de celui-ci, ni la recherche autonome de nouvelles manières de travailler et de vivre. Ils auront raison mais il n’y aura plus rien. Rien que la logique infernale du marché, rien que la domination des plus puissants, rien que la violence de l’économie.

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(1 ) Lire ou relire J.-P. Dupuy et P. Dumouchel : L’Enfer des choses (Seuil) et G.-H. de Radkowski : Les jeux du désir (P.U.F.).

(2) Cf l’ouvrage de Karl Polanyi : La Grande Transformation (Gallimard)

(3) Cf l’article de Pierre Plancher dans la « Lettre de Michel Jobert » d’avril 1984.

 

Editorial du numéro 403 de « Royaliste » – 25 avril 1984.