Ce qu’il y a de chouette avec la démocratie d’opinion, c’est qu’on ne fait pas de bilans. Parfois on oublie d’en faire, parfois c’est interdit. C’est où ça, le Kosovo ? C’est qui ça, Jörg Haider ? Au fait, c’est qui qui nous prend pour des imbéciles ?

Comme le public à la télévision, il faut réagir dans l’instant au signal qui est donné : rire, pleurer, applaudir, se taire, puis retourner gentiment à ses petites affaires. C’est ce qui permet de proclamer que « les gens sont indignés », et que la France reste « une grande nation démocratique ».

Nous, les gens, ont aime bien qu’on dise du bien des gens et des Valeurs qui donnent aux gens des repères dans une société qui les a perdus – ses repères, bien sûr, pas les gens.

Nous, les gens, on aime qu’on nous guide dans le monde compliqué que seuls les experts peuvent nous expliquer. On a compris par exemple que la politique internationale, c’est le contraire des marionnettes : le Gendarme rosse Guignol, qui s’appelle Guignolévitch ou Kignohl. On bombarde le foldingue belgradois. On sanctionne l’agité du bocal carinthien. C’est vraiment bien de détruire le mal au nom du bien.

Nous, les gens, on aime bien qu’on nous débarrasse de nos soucis. Quand la guerre des bons contre les méchants est terminée, ce n’est plus la peine de se demander ce qui se passe sur le terrain. Dans une province perdue des Balkans, on comptait les morts avant la guerre, et il est maintenant interdit de compter les tués pour une bonne raison : après une guerre, il n’y a plus de morts ni de blessés. Circulez, braves gens, il n’y a rien à voir au Kosovo.

Même chose pour l’Autriche. L’hiver dernier, nous les gens, nous avons appris que les nazis étaient au pouvoir. Jacques Chirac s’est mis en colère, Lionel Jospin a pris son air pincé des mauvais jours, Serge July a écrit un éditorial inspiré pour nous informer, nous les gens, que les sanctions des Quinze contre l’Autriche, c’était un moment historique et qu’il y avait eu entre les Quatorze vertueux pays « une sorte de serment fédéraliste : l’Union Européenne ce n’est pas simplement une zone économique, c’est une communauté de valeurs, c’est un espace politique. On cherchait en vain l’Europe politique et elle se manifeste toujours là où on ne l’attend pas : au Kosovo d’abord avec l’intervention euro-américaine, et face à l’extrême droite autrichienne ensuite. » Nous, les gens, on était sidérés de vivre un événement comme ça, qui faisait penser au Serment du Jeu de Paume. Et quand Bernard-Henri Lévy et André Glucksmann sont allés manifester à Vienne et qu’on a eu peur qu’ils ne reviennent pas, on a senti le souffle de l’Histoire.

Nous, les gens ont comprend que les gens importants lèvent les sanctions contre l’Autriche. Ils avaient piqué une grosse colère, mais les dirigeants savaient qu’ils ne se passaient rien en Autriche, ou bien ils avaient oublié l’Alpen Kignohl. En tous cas, Jacques, Lionel, Serge et Jean-Marie (Colombani) avaient oublié de dire aux gens que toutes ces histoires de serment fédéraliste, de condamnation éthique, et d’union politique contre la vague brune n’avaient pas tant d’importance. Oh ! on s’en doutait un peu, quand on a vu qu’après avoir pris des mines dégoûtées, les ministres français travaillaient avec les ministres autrichiens. L’important, c’est la pose.

C’est sans doute pour des raisons importantes que nous, les gens, on ne peut pas vraiment comprendre qu’on ait levé les sanctions alors que le play-boy carinthien roule toujours des mécaniques et que son parti est toujours au pouvoir. Bien sûr, on est un peu triste, un peu humiliés, que Haider traite notre président de Napoléon au petit pied et que les Autrichiens se moquent des Français. Mais puisqu’on nous dit qu’il n’y a rien à voir, on va circuler.

Mais ça ne nous empêche pas de penser que la morale des dirigeants est bien commode : pas d’examen de conscience, pas d’acte de contrition, ou comme on dit maintenant, pas de bilan, ni de comptes à rendre, ni de droit à l’inventaire des foucades, rodomontades, prestations à visées commerciales et gesticulations hallucinées par lesquels on tente de mener les gens par le bout du nez.

NOUS, LES-GENS.

 

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Article publié dans le numéro 756 de « Royaliste » – 2 octobre 2000