Les socialistes sont vraiment déconcertants. Pendant des années, ils nous ont dit qu’ils étaient prêts à assumer les responsabilités du pouvoir, évoquant leurs dossiers et sortant leurs propositions à tout bout de champ. Pour une part non négligeable, ce discours sans cesse répété relevait de la propagande, ou de l’autosuggestion : les socialistes victorieux, et sans doute surpris de l’être enfin, ont amorcé le « changement » dans l’improvisation et l’incohérence verbale. Qui l’eût cru ?

D’aucuns me reprocheront, une fois de plus, une sévérité excessive. Elle n’a pourtant jamais été systématique, et ne saurait être confondue avec les clameurs hystériques de la droite. Nous avons approuvé la décentralisation, et dit l’intérêt majeur des nationalisations, tout en soulignant un manque de rigueur. Prudents sur la politique étrangère, faute du recul nécessaire à un jugement d’ensemble, nous avons estimé que le Président n’était pas sorti de son rôle d’arbitre, et tenu pour mineurs les foucades et les pas de clercs de certains membres de son gouvernement. Après tout, il fallait bien que ces anciens politiciens fassent, sur le tas, leur apprentissage d’homme d’Etat.

L’inquiétant est que le « changement » se poursuive, après ces six premiers mois, dans une incohérence manifeste. Non seulement les ministres tiennent des propos qui contredisent la stratégie gouvernementale, mais, de plus, certains actes sont en contradiction flagrante avec les principes énoncés par la gauche quand elle était dans l’opposition. Jusqu’à quand irons-nous d’affaire Delors en affaire Fillioud ?

ANECDOTE

Il paraît que les déclarations du Ministre de l’Economie n’ont provoqué qu’une tempête dans un verre d’eau. Il n’est tout de même pas indifférent que Delors ait réclamé une «pause» dans les réformes et qu’il ait été désavoué par le Premier Ministre. L’incident est clos, mais il faudra se souvenir que, dès le 29 novembre 1981, le Ministre de l’Economie se déclarait partisan de l’arrêt d’un mouvement à peine amorcé.

L’affaire Fillioud est plus grave encore puisqu’elle touche à la liberté d’expression. Sur ce point, quelle distance entre les promesses et les actes, entre l’attitude du Ministre de la Communication et les principes du socialisme français ! Voici qu’un socialiste intervient auprès du Président de TF1 pour qu’un reportage sur la prostitution des enfants à Manille ne soit pas diffusé. Comment peut-il considérer comme une « faute » cette émission qui dénonçait la misère et l’exploitation ? Souci de ne pas choquer le téléspectateur ? Il faut tout de même se demander par qui le scandale est arrivé : par la télévision qui révèle un état de fait, ou par le gouvernement philippin qui ne protège pas les enfants de Manille des effets d’un « mondialisme » qui inclut dans son système un tourisme très particulier ? Cette prostitution des enfants est-elle une « anecdote », comme l’écrit Fillioud ou bien le signe, atroce, de la corruption et de la destruction que le capitalisme occidental porte en lui ? En adressant à M. Boutet cette lettre pleine de mauvaise foi, M. Fillioud a en outre révélé la conception très bourgeoise et très conservatrice qu’il se faisait de l’information : à une télévision libre – libre de dénoncer, libre de choquer pour réveiller, libre de révéler ce qui a été hypocritement caché – M. Fillioud préfère une télévision fade, une information masquée par le libéralisme facile qui se flatte de donner la parole à l’opposition et d’évoquer longuement les vilaines affaires du septennat précédent.

Répétons-le encore : ce n’est pas la droite qui menace en ce moment l’expérience socialiste en cours, mais quelques-uns de ceux qui sont censés travailler au « changement ». Alors que beaucoup de réformes importantes sont entreprises, un malaise a été créé à coup de petites phrases malheureuses, de décisions brouillonnes, de gestes mineurs, mais inquiétants. C’est le congrès socialiste de Valence qui a mis fin, par ses provocations inutiles à « l’état de grâce », et c’est

la lettre de M. Fillioud qui, aujourd’hui fait apparaître un divorce possible entre la politique socialiste et la liberté de l’information.

ACHETER FRANÇAIS

Faut-il pour autant porter une condamnation globale ? Malgré ce qui vient d’être dit, rien n’est encore définitivement compromis. Il suffirait de peu de choses pour que le gouvernement parle d’une seule voix, et d’un peu de courage pour que l’information soit enfin libérée de la tutelle étatique. Et puis, comment négliger les décisions prises dans le domaine de la politique industrielle ? Nous avons tant réclamé qu’elle soit définie, tant souhaité les mesures qui viennent d’être prises, que nous aurions mauvaise grâce à ne pas les approuver pleinement. Car voici que l’idée d’une reconquête du marché intérieur se précise, dans des domaines qui avaient été négligés ou abandonnés par le libéralisme giscardien.

Il s’agit de réorganiser les secteurs industriels menacés, sur le plan de matières premières, des productions et des modes de commercialisation, en limitant discrètement les importations. Une meilleure exploitation du patrimoine forestier est prévue, qui permettra de réduire nos importations de bois et de pâte à papier. Un plan pour le cuir vient d’être mis en œuvre, qui permettra d’enrayer la spéculation sur les peaux et de diminuer le nombre de chaussures achetées à l’étranger : désormais, les licences d’importation seront délivrées en fonction des résultats obtenus à l’exportation. Mais l’aspect le plus important de cette reconquête est le lancement d’un plan dans le secteur-clé de la machine-outil : doublement de la production en trois ans et réduction de 60 à 30% de la pénétration étrangère. Il est possible que certains dénoncent une mentalité « cocardière », qui consiste à faire « acheter français ». Il faut pourtant se rendre compte que l’Europe est morte et que la soumission aux lois de l’économie libérale conduisait l’économie française à la ruine et jetait les Français dans le chômage.

Pourquoi donc notre économie serait-elle sacrifiée sur l’autel d’un libéralisme que tout le monde honore mais qu’aucune puissance industrielle ne respecte ? Après tout, il est infiniment moins scandaleux de développer la production économique nationale -ce qui n’empêche ni l’échange, ni l’aide aux pays pauvres- que de se livrer à de grossières manifestations nationalistes sur les terrains de sport…

***

Editorial du numéro 349 de « Royaliste » – 17 décembre 1981