Nous voici rassurés. Il fallait faire barrage à Jean-Marie Le Pen – cela s’est fait. La victoire de Jacques Chirac était attendue – elle a eu lieu. Ce qui permet de redonner de la netteté à l’image de la France dans le monde et d’éviter dans notre pays des réflexes de peur qui auraient pu provoquer d’incontrôlables violences.

Le séisme du premier tour a t-il produit tous ses effets ? Certes non.

La crise du Politique est-elle résolue ? Il serait naïf de le croire.

Plus massif que jamais, le vote du 5 mai est une réaction de rejet sur laquelle il n’est pas possible de fonder une politique, et encore moins de refonder la République. Pour bâtir, il faut de la rigueur. Pour conduire une politique, il faut de la clarté. Au soir du second tour, la confusion est totale quant à la nature même de l’acte électoral effectué dans la journée : l’élection du président de la République a pris la forme d’un référendum sur la démocratie et certains journalistes de cour ont même évoqué un plébiscite. Il va presque sans dire qu’un plébiscite sur la personne de Jacques Chirac aurait donné des résultats proches de ceux que le président sortant avant obtenu au premier tour. Et il est clair que le référendum prive de signification politique l’élection du candidat de la droite.

Il se trouve simplement que des circonstances extraordinaires permettent le maintien au pouvoir d’un homme qui demeure, jusqu’à preuve du contraire, tel qu’il fut pendant les sept dernières années.

Jacques Chirac a été totalement infidèle à la tradition gaullienne en se prononçant pour le quinquennat et il n’a pas respecté sa fonction quant à son devoir d’arbitrage et pour tout ce qui concerne l’indépendance de la nation. Alors que la mode est à la repentance, le président reconduit n’a pas fait amende honorable ni reconnu qu’il avait violé la Constitution en décidant deux guerres sans autorisation du Parlement.

Jacques Chirac a été, pendant sept ans, le porte-parole de ses groupes de soutien, du corporatisme agricole et patronal qui représente de manière partielle et partial le monde rural et les entrepreneurs de notre pays. Rien n’indique, dans son programme, qu’il aura désormais le souci de servir tous les Français et nous ne l’avons pas entendu dire qu’il avait été l’un des artisans de la lutte des classes, indifférent au sort de la petite paysannerie, des petites et moyennes entreprises confrontées aux pratiques monopolistiques, des ouvriers, des employés et des cadres exploités et maltraités.

Jacques Chirac a décidé avec son premier ministre et avec l’assentiment des hiérarques « socialistes » la liquidation à terme de nos services publics, la destruction de notre système de retraite et l’abandon de nos pouvoirs monétaires. Rien ne permet de croire qu’il a compris le sens de la protestation exprimée le 21 avril et qu’il est décidé à restaurer (c’est ce qu’on attend d’un homme de droite !) tout ce qui a été ébranlé ou détruit au cours du dernier septennat. Au contraire, il a repris dans son programme les thèmes les plus pervers du jospinisme défunt – notamment le droit des collectivités territoriales à l’expérimentation législative et le projet de « fédération des Etats-nations ». Ce qui signifie que notre nation millénaire, créée par son Etat unitaire et fondée sur le principe d’indivisibilité sera exposée à une double logique de destruction : aliénation en haut, dislocation en bas !

Il est certain que, comme la plupart des Français, nous accueillerions avec une immense faveur un homme repenti, transformé par l’épreuve électorale et décidé à changer radicalement de politique.

Le précédent de 1995 nous inspire un soupçon justifié. Quoi qu’il en soit, nous n’avons pas le temps d’attendre et nous ne sommes pas d’humeur à signer des chèques en blanc. Nous nous sommes engagés aux cotés de Jean-Pierre Chevènement pour la défense de principes fondamentaux. Le vaste rassemblement qui se fait dans le Pôle républicain nous permet de les promouvoir dans l’espérance de créer dans l’avenir un nouveau rapport de forces : l’union des familles républicaines (les partisans de la nation, de la loi égale pour tous et de l’Etat) contre les syndics de la faillite ultralibérale. Tel est l’enjeu, riche d’avenir, des prochaines législatives. La bataille sera rude. Nous y serons.

 

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(au soir du 5 mai).

 

Editorial du numéro 794 de « Royaliste » – 13 mai 2002