Le sommet réuni à Londres les 7 et 8 juin n’a pas démenti les prévisions pessimistes ou désabusées des observateurs. Comme les années précédentes, la concertation entre les chefs des Etats les plus riches du monde et les déclarations qu’ils ont signées ne modifieront en rien le cours détestable des choses.

A Versailles déjà, les Sept s’étaient engagés à « faire baisser les taux d’intérêts aujourd’hui insupportables », à appliquer « d’urgence des politiques monétaires prudentes et (à maîtriser) davantage les déficits budgétaires ». Des promesses identiques furent faites à Williamsburg, assorties d’une vague intention de réforme du système monétaire international. A Londres, avec un sérieux imperturbable, les mêmes formules ont été reprises, précédées cette fois de conditionnels qui excluent d’emblée toute mesure concrète. Les politiques de réduction des taux d’intérêt et des déficits budgétaires, dit-on, seront renforcées « si nécessaire ». En clair, cela signifie que les Etats-Unis prendront seulement les décisions conformes à leurs intérêts.

AMERE VICTOIRE

Ainsi, ce sommet est une victoire pour les Etats-Unis, et pour Mme Thatcher, Malgré les actions de retardement de M. Mitterrand, malgré les aménagements de textes qu’il a obtenus, et sans tomber, comme à Williamsburg, dans un nouveau piège diplomatique, le Président français n’a pu empêcher l’affirmation de ce qu’il faut bien appeler l’hégémonie anglosaxonne, ni la transformation progressive des « sommets » économiques en réunion d’une sorte de directoire politique occidental.

Si, du moins, la domination américaine nous préparait des jours meilleurs ! Tel n’est pas le cas. La volonté de puissance américaine, qui s’exprime avec tant de bonne conscience, est néfaste au reste du monde et tout particulièrement catastrophique pour les pays pauvres. Selon la loi du libéralisme économique, les pays les plus démunis ne cessent de s’appauvrir, tandis que l’application des règles d’une prétendue « orthodoxie » économique profite à la nation la plus puissante. Mais jusqu’où ? Telle est la question qui se pose depuis des années, en raison de la gravité de la crise financière internationale et de la fragilité maintenant évidente du système bancaire américain.

Bien avant le déclenchement « officiel » de la crise, en 1973, le système monétaire créé à Bretton-Woods engendrait des phénomènes pernicieux, à juste titre dénoncés par le général de Gaulle. Nation impérialiste, disposant d’une devise-clef rattachée à l’or, les Etats-Unis ont prêté au reste du monde, des sommes astronomiques libellées en dollars sans qu’il leur soit nécessaire de juguler le déficit de leur balance des paiements. Laxisme fort utile, puisqu’il permettait des investissements massifs à l’étranger, tandis que le cours du dollar décourageait les investissements étrangers sur le sol américain. Cette situation n’était pas tolérable par les pays européens, victimes de l’invasion des capitaux américains et d’une inflation exportée par leur puissant allié. Une réforme du système monétaire international s’imposait. Loin d’y consentir, les Etats-Unis, qui obtenaient déjà, par des pressions politiques, que les dollars détenus en Europe ne retournent pas à leur source pour être échangé contre de l’or, décrétèrent en 1971 l’inconvertibilité du dollar. Par-là, ils s’affranchissaient de toute contrainte et laissaient en Europe une masse de mille milliards de dollars non remboursables. Une fois encore, l’empire américain agissait sans se soucier de ses alliés et partenaires, s’autorisant de sa puissance politique pour créer un nouvel état de fait et de crise.

CHÂTEAU DE CARTES

Le quadruplement du prix du pétrole, en 1973, provoqua pourtant un soulagement, en transformant les euro-dollars inconvertibles en pétrodollars accumulés par les pays producteurs de pétrole puis déposés dans les banques américaines. Ce n’était qu’un sursis. Riches de leurs dépôts, ces banques ont à leur tour prêté à divers pays, notamment ceux d’Amérique latine, sans se soucier de leur solvabilité, et même lorsqu’ils étaient insolvables. D’où l’apparition d’un cycle infernal. Pour continuer à prêter à des pays qui ne pouvaient pas rembourser, les banques américaines ont pratiqué des taux d’intérêt très élevés afin que les xéno-dollars continuent de se placer aux Etats-Unis. Les pays emprunteurs, qui ont vu leurs dettes doubler en raison de la hausse du dollar, ne peuvent même plus rembourser les intérêts, à moins de solliciter de nouveaux prêts, maintenant accordés par des pays qui sont eux aussi lourdement endettés… Cette pyramide de crédits s’effondrerait comme un château de cartes si certains pays (pensons à l’Arabie Saoudite qui vient justement d’obtenir de nouvelles armes américaines) retiraient leurs dépôts des banques américaines pour les placer ailleurs. Ainsi, la légèreté des banquiers et l’irresponsabilité des dirigeants américains risque de conduire le monde à la catastrophe.

Pas plus que les déclarations lénifiantes du sommet de Londres, les mesures envisagées ne peuvent apaiser les craintes. Un remboursement à des taux plafonnés n’aurait d’autre conséquence qu’une augmentation de la dette des pays pauvres, puisque la différence entre le taux consenti et le taux réel serait inscrite à leur débit. Quant à la politique d’« assainissement » conseillée ou imposée par le F.M.I., elle est socialement insupportable, politique dangereuse et techniquement inepte puisqu’elle consiste à faire baisser une demande intérieure indispensable au maintien de l’activité, à dégager des surplus exportables alors que les pays développés réduisent leurs importations en provenance des pays pauvres, et leur prennent des clients en profitant du handicap de leur endettement. Appauvrissement des peuples et insolvabilité croissante des pays peu développés sont inscrits dans la logique de l’orthodoxie tant vantée.

Parce que la monnaie est un pouvoir, parce que l’économie n’obéit pas à la loi du marché mais dépend du rapport entre des forces politiques nationales ou impériales, c’est par une transformation politique de ces rapports qu’un nouvel ordre économique et financier pourra être envisagé. Alliée traditionnelle des peuples du tiers monde, la France doit tendre de toutes ses forces à la modification d’échanges par trop inégaux, à la contestation de la dictature du plus riche, à la destruction des logiques de misère et de faillite. Tâche immense, qui suppose un grand courage et une forte volonté.

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Editorial du numéro 407 de « Royaliste » – 20 juin 1984