La France est-elle menacée par un fascisme de type nouveau ? Il ne s’agit pas de dramatiser la campagne présidentielle en pointant une fois de plus la menace lepéniste.

La question posée porte sur l’issue de la crise générale dans laquelle nous plonge l’aveuglement des oligarques. On pense d’ordinaire aux solutions que pourraient offrir un socialisme démocratique ayant rompu avec l’idéologie et la classe dominantes. Nous négligeons l’hypothèse d’une révolution nationaliste et autoritaire qui, heureusement, n’a pas (pas encore ?) trouvé son guide.

 

Vertu politique éminente, la prudence commande d’envisager le plus grand nombre possible d’hypothèses – à commencer par les pires. Beaucoup a été dit sur la situation à tous égards critique de notre pays (1), très peu sur les conditions qui permettraient de trouver une issue à une confrontation politique et sociale qui ne cesse de se durcir et de s’amplifier depuis une quinzaine d’années.

J’ai dit, sans que cela puisse être pris pour un souhait, qu’un grand nombre d’électeurs envisageaient de voter en avril pour Jean-Marie Le Pen, par pure provocation. Une telle réaction rend très aléatoire le combat entre les fractions de l’oligarchie – sans que celle-ci s’en trouve globalement déstabilisée. La victoire complète d’un clan – sarkozyste ou ségolénien – ou une nouvelle cohabitation après les élections législatives, ne feraient que retarder le déclenchement d’un nouveau mouvement de révolte, plus radical que les précédents.

Nous pouvons donc envisager une montée rapide de la violence, avec une inquiétude qui ne dispense pas d’examiner froidement les choses. La menace peut prendre diverses formes :

Une guerre civile aux allures ethnoculturelles me paraît aujourd’hui improbable. Cette éventualité devait être envisagée entre 1985 et 2000 lorsque le discours xénophobe de Jean-Marie Le Pen avait atteint son intensité maximale et lorsque le Front national montait en puissance.

Cependant, dès le milieu des années 1990, on vit que Jean-Marie Le Pen n’était ni un fasciste ni un nazi (2), mais le chef d’une droite autoritaire qui ne sortirait pas de la voie électorale. Ensuite, la scission entre lepénistes et mégrétistes transforma le Front national en une petite affaire familiale qui organisa une campagne minimaliste en 2002. L’éphémère triomphe du 21 avril prouva que Jean-Marie Le Pen n’était ni Milosevic ni Tudjman, mais l’héritier inattendu de la fonction tribunitienne naguère dévolue au chef du Parti communiste.

Cette année encore, Jean-Marie Le Pen est utilisé comme porte-parole d’une révolte politique qu’il ne peut ni ne veut transformer en affrontement interethnique (ses affiches de campagne le prouvent) et comme boutoir d’un mouvement de protestation sociale qu’il récuse fondamentalement puisqu’il a toujours été du côté des briseurs de grève. Même si le chef de la droite nationaliste parvenait à déstabiliser complètement le jeu politique, il ne pourrait en aucun cas constituer un recours car il n’a pas le moindre projet – pas même celui d’une libération des pulsions meurtrières.

Sommes-nous pour autant à l’abri de la violence ? Non. D’abord parce que toutes les catégories d’employés licenciés, des ouvriers aux cadres supérieurs, peuvent à tout moment s’engager dans des actions désespérées. La forme actuelle du désespoir, c’est le suicide sur le lieu de travail. Il y a eu, il y aura des actions collectives de destruction de l’outil de travail – ou pire.

Nous devons aussi envisager l’hypothèse d’un conflit social de grande ampleur marqué d’affrontements plus ou moins violents, avec comme issue l’arrivée aux affaires d’une nouvelle génération porteuse d’un projet révolutionnaire démocratique de type gaulliste ou (et) socialiste, en référence aux mouvements de 1789, de 1944, de 1958. Mais n’oublions pas que la première révolution gaullienne s’accomplit avec la prise du pouvoir par insurrection militaire, en pleine seconde guerre mondiale, et que la révolution de 1958 se déroule pendant la guerre d’Algérie…

L’hypothèse d’une révolution politique pacifique conclue par un nouveau compromis social favorable aux salariés est celle qu’il faut tenter de réaliser – ce qui suppose que quelqu’un soit en mesure de rassembler le « parti des politiques » qui s’était reconstitué voici cinq ans dans le Pôle républicain. Nous espérons ce fédérateur.

L’impossibilité, pour le moment, de réunir le parti patriote révolutionnaire qui s’est brièvement retrouvé dans les campagnes contre le « traité constitutionnel » et contre le CPE me conduit à examiner une autre sortie de crise qui pourrait prendre la forme d’un nouveau fascisme.

Pour étayer cette hypothèse, je prends appui sur une conférence donnée par l’historien Robert O. Paxton le 13 juin 1994 à la Sorbonne sur le thème « Les fascismes : essai d’histoire comparée » (3). Dans ce texte trop rarement commenté (4), le grand historien américain écrit que « Le fascisme est un système d’autorité et d’encadrement qui, dans la représentation qu’il fait de lui-même, promet de renforcer l’unité, l’énergie et la pureté d’une communauté moderne, c’est-à-dire déjà consciente d’elle-même en face d’autres communautés et déjà capable d’exprimer une opinion publique ».

Cette définition permet de laisser de côté les apparences prises par les mouvements fascistes du 20ème siècle (gestuelle, uniformes, cérémonies martiales) et plus largement de l’arracher à une représentation fixe (celle de l’époque de Mussolini et d’Hitler) dont on guette depuis des décennies les répliques en se faisant peur avec les défilés des nazillons allemands et les banquets d’anciens SS.

Rappelant la phrase de Marc Bloch (« L’histoire est une science toute de mouvement ») Robert O. Paxton démontre que le fascisme est un phénomène moderne (il fut même moderniste par bien des aspects) qui est en mesure de se moderniser et de prendre, dans chaque pays, une forme particulière. Déjà George Orwell écrivait en 1936 qu’un fascisme anglais rassemblerait des gentlemen portant chapeau melon et peut-être un parapluie bien roulé. Aujourd’hui, note Robert O. Paxton, « un fascisme authentique aux Etats-Unis serait pieux et anti-Noirs ; en Europe occidentale, laïque et antisémite, voire antimusulman ; et en Europe de l’Est clérical et slavophile ».

En France, on relève plusieurs de ces ingrédients : il y a un antisémitisme latent sous forme d’antisionisme surtout chez certains jacobins de gauche ; on entend le discours antimusulman et anti-décadentiste d’un Philippe de Villiers, que nous avions regardé dans les années 1990 comme l’agent d’un fascisme possible mais qui n’est ne parvient pas à remplir les conditions requises : ce n’est pas un tribun populaire, comme Jacques Doriot ou Jean-Marie Le Pen ; il n’est pas assez laïc et il reste surtout trop dépendant de l’aile droite de l’oligarchie qui lui fait jouer, en compagnie d’un Brasillach d’opérette, la fonction de ramasse-miettes avant le second tour.

Pour prendre forme et puissance, le fascisme a besoin d’un chef qui incarne l’énergie nationale. Heureusement, ce chef n’existe pas et personne ne songe à exploiter une version vulgarisée de Heidegger, authentique philosophe nazi (5), sur fond de musique pulsionnelle…

Le fascisme n’est pas pour nous une menace immédiate mais il faut demeurer attention aux différents éléments qui entrent dans sa composition :

Le désir d’autorité, méthodiquement excité par Nicolas Sarkozy, grandit à mesure que l’oligarchie s’amollit dans le confort de la « gouvernance » quotidienne.

La demande d’encadrement vaguement exploitée par divers candidats (encadrement militaire des jeunes délinquants voulu par Ségolène Royal ; thématique de la défense des valeurs) pourrait bénéficier à celui qui romprait avec le bouleversement des mœurs que la classe dirigeante légalise parce que ces réformes là donnent une réputation moderniste pour un coût financier dérisoire.

Le discours sur le déclin français, très prisé dans les cercles ultralibéraux, pourrait être repris par un tribun, qui l’associerait à de mâles propos sur l’énergie collective et les impuretés étrangères qui la paralysent.

Il faut aussi reconnaître que le projet d’une protection économique, d’une réaffirmation de la souveraineté monétaire et d’une nationalisation des secteurs-clés peut être raisonnablement mis en œuvre dans une politique néo-keynésienne et gaullienne mais aussi être poussé à d’absurdes extrémités par un mouvement national-collectiviste.

Ce risque doit inciter à hâter la résolution politique de la crise, non à se résigner au système oligarchique : c’est l’ultralibéralisme qui stimule le désir de se relier à n’importe qui proposant n’importe quoi « pour sortir de la crise», « pour retrouver le sens de la vie et des valeurs », pour échapper à l’humiliation personnelle et au sentiment de perte de l’identité nationale qui a été exacerbé par les déclarations sur le « dépassement » de la nation dans un fédéralisme européen.

Le fascisme prétend combler tous les manques et c’est pour cela qu’il peut à nouveau séduire et mobiliser de vastes foules à droite et à gauche, des écologistes en quête de pureté, des intellectuels fascinés, comme en d’autres époques, par l’expression brutale d’une volonté de puissance…

Le péril est lointain. Mais si la menace d’un fascisme français prenait corps, ceux qui, comme nous, invoqueraient la raison politique contre le pulsionnel, la nation historique contre le nationalisme, la légitimité démocratique du pouvoir contre l’autoritarisme ou une nouvelle variante du totalitarisme auraient peu de chances d’être écoutés.

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(1) Cf. mes entretiens avec Emmanuel Todd (« La Revue » n° 4) et avec Marcel Gauchet (« La Revue » n° 5).

(2) Cf. Une Tragédie française, Le Front national contre la nation, Ramsay, 1997.

(3) XVIème Conférence Marc Bloch organisée par l’Ecole des hautes études en sciences sociales ». De larges extraits du texte de Robert O. Paxton ont été reproduits dans « Le Monde » du 17 juin 1994, page 2.

(4) Sauf par Luc de Goustine : cf. sa Lettre ouverte au valet de pique, Ramsay,

(5) Cf. Emmanuel Faye, Heidegger, l’introduction du nazisme dans la philosophie, Albin Michel, 2005.

Article publié dans le numéro 899 de « Royaliste » – 2007