Quant aux révolutions du centre et de l’est européens, les informations abondent, ainsi que les commentaires pertinents. Il est curieux, cependant, qu’on s’interroge rarement sur les conséquences de ces révolutions en Europe occidentale, et singulièrement dans notre pays.

Tandis que la tempête souffle à l’Est, certains, ici, donnent l’impression d’être des voyageurs parvenus à bon port, qui donnent des conseils et théorisent, avec une inaltérable bonne conscience, et cette suffisance des grands frères qui observent, de haut et de loin, les balourdises des gamins. Nul doute que ces messieurs iront bientôt distribuer les bons et les mauvais points dans les petites classes orientales, et mettront les cancres au piquet dans les rubriques hebdomadaires prévues à cet effet. La semaine prochaine, Walesa sera-t-il « en baisse », et Havel « en hausse » à la bourse des valeurs démocratiques ? Angoissante question ! Et, surtout, attitude insultante à l’égard d’hommes et de peuples qui se sont libérés eux-mêmes, sans attendre qu’on leur fasse des cours de stratégie.

UN SIMPLE OUVRIER

De grâce, sachons résister à cette mentalité néocoloniale et ne jetons jamais un « on a gagné » à la face de ceux qui luttent, qui nous lisent et qui attendent autre chose de nous. Nous n’avons pas exporté la démocratie, puisqu’elle demeurait vivante au plus profond de l’Europe asservie. Nous ne sommes pas des Etats et des peuples supérieurement développés, pleins de sollicitude à l’égard de parents pauvres, mais des Etats et des peuples qui seront un jour ou l’autre transformés, et de manière décisive, par les révolutions qui ont commencé en 1989 et qui ne s ‘arrêteront pas à l’ancien rideau de fer.

Sans proposer une nouvelle vision de l’histoire, ou même une explication d’ensemble des événements à partir de théories ou de concepts qui seraient plus « opératoires » que ceux qui viennent de s’effondrer, je voudrais énumérer quelques faits qui me paraissent significatifs :

– La révolution gorbatchévienne a révélé qu’une décision effectivement politique pouvait exister dans un système totalitaire, et être à l’origine de sa destruction.

– La révolution polonaise a été conduite par un « simple ouvrier », assumée par des intellectuels et soutenue par la foi religieuse d’un peuple.

– En Hongrie, dès le début de la période de libéralisation, un des premiers débats a concerné la couronne de saint Etienne, symbole de la nation.

– En Tchécoslovaquie, c’est un intellectuel éminent qui vient d’être élu président de la République.

– En Roumanie, c’est l’arrestation à Timisoara du pasteur Lazlo Tokes qui a provoqué la première manifestation annonciatrice de la chute du régime.

– En Allemagne de l’Est, la contestation du régime est partie des églises.

– N’oublions pas, non plus, qu’une partie de la population bulgare réclame depuis qu’elle peut s’exprimer librement le maintien des mesures antiturques prises par Todor Jivkov.

Ces faits ne sont pas secondaires. Ils illustrent le caractère décisif du Politique en tant que tel et de sa dimension symbolique, de la foi religieuse, plus généralement de l’aspiration à la liberté, et du souci de l’identité nationale. Ils disent, aussi, que la compétence n’est pas la qualité première de l’homme politique et de l’homme d’Etat, que la technique n’est pas le facteur déterminant des révolutions, que les peuples ne se révoltent pas au nom du Marché et de son idéologie, mais au nom d’une éthique et selon des aspirations politiques que l’utilitarisme libéral n’a cessé de récuser. Ils laissent prévoir aussi que la démocratie ne sera ni pure ni parfaite, qu’elle sera toujours menacée par l’intolérance, par les exclusions à caractère ethnique et par les revendications nationalistes. Point de victoire du libéralisme économique, mais au contraire un cinglant démenti. Point de paradis démocratique à venir, mais une lutte sans fin contre la violence sociale, politique, nationale face à laquelle l’Etat doit faire prévaloir la force d’une légitimité.

Cette histoire qui se fait à l’Est ne sera pas sans conséquences pour nous. D’abord parce que les révolutions politiques qui s’y déroulent sont en train de redessiner la carte de l’Europe, de lui redonner son identité, de bousculer la bureaucratie de la CEE, puis transformeront très vite les cours des échanges économiques et techniques. Ce dernier point devrait d’ailleurs stimuler investisseurs et commerçants : grâce à l’action diplomatique de la France, à son prestige culturel, des marchés s’ouvrent, sur lesquels nous sommes souhaités. C’est le moment de mettre en pratique l’esprit d’entreprise. Mais sans tarder…

Observons aussi dans notre pays la force de la symbolique politique, qu’elle se manifeste lors de l’élection du chef de l’Etat ou qu’elle s’exprime dans l’affaire du foulard islamique (1). Ainsi s’annonce la fin de l’idéologie de la « communication », de l’illusion publicitaire, et l’entrée en crise de la doctrine libérale – dont le matérialisme est plus achevé que celui du vieux Marx.

Il n’est pas impossible que la victoire de l’ouvrier Lech Walesa et de l’intellectuel Vaclav Havel nous incite à réfléchir sur l’usurpation technocratique, sur l’illusion néfaste de la compétence qui prétend s’exercer hors de son domaine, sur la nécessité d’une complète restauration de la fonction politique. Mais nous n’en sommes qu’au commencement, et les crises qui affectent les principales formations politiques de notre pays montrent que la période négative n’est pas encore terminée. Du moins rendent-elles déjà possibles des rencontres et des échanges en prélude à de nouveaux rassemblements autour de projets neufs. Et puis il y a cette question que se posait Alexandre Adler en septembre : en regardant les révolutions de l’Est les Français auront-ils à nouveau la tentation de l’histoire – de faire l’histoire à leur manière, surprenante et exemplaire ? La réponse leur appartient, mais il est permis de le souhaiter.

***

(1) Lucien Sfez, La Symbolique politique (Que Sais-Je ?) et Critique de la Communication (Le Seuil

Editorial du numéro 529 de « Royaliste » – 22 janvier 1990