Dans la rivalité pour la conquête du pouvoir, il n’est pas surprenant que l’un se prenne à imiter l’autre. Telle est la logique qui mène le Rassemblement pour la République, et l’entraîne vers le médiocre ou le pire. Après la victoire de François Mitterrand, nous l’avions vu adopter une mythologie libérale contraire à sa tradition originelle, afin de concurrencer son adversaire au pouvoir sur le terrain qui semblait être le sien. D’où, au lendemain des élections législatives, des illusions et des erreurs symétriques à celles des socialistes, et l’échec d’un prétendu projet complètement décalé par rapport à la société française …

HÉGÉMONIE

Aujourd’hui, ce comportement mimétique définit une tactique partisane, qui tend à favoriser l’hégémonie du RPR sur l’ensemble de son camp. Les dirigeants chiraquiens ne cachent pas, en effet, que la droite doit avoir son congrès d’Epinay, et que la coalition actuelle doit prendre la forme de l’union dans un grand parti capable de lutter efficacement contre la gauche. Jacques Chirac deviendrait donc le François Mitterrand du camp libéral et conservateur, cherchant à dominer celui-ci afin qu’il lui assure durablement le pouvoir.

Ainsi s’exprime ce qui était implicite depuis le début de la campagne électorale : l’enjeu premier de l’élection est moins la conquête de l’Elysée que la mainmise du RPR sur la droite ; son principal adversaire est bien Raymond Barre qu’il s’agit de devancer au premier tour en s’affirmant à la fois comme le plus unitaire et le plus radical face au « socialisme ». La proposition balladurienne d’une confédération RPR-UDF s’inscrit dans cette manœuvre de déstabilisation du député de Lyon et, malgré les précautions de style, vise à disloquer et à absorber une UDF tiraillée par des ambitions contraires et qui soutient, dans un climat lourd de rancunes et d’arrière-pensées, un candidat en perte de vitesse…

Ce faisant, la formation chiraquienne agit avec son efficacité habituelle et selon sa nature. Coupée de sa tradition première, sans projet politique véritable, elle n’existe que par sa volonté de puissance. On peut admirer son habileté manœuvrière. Il faut surtout s’inquiéter des conséquences : de même que nous n’avons cessé de dénoncer la volonté hégémonique du Parti socialiste, nous ne saurions admettre qu’un parti conservateur, libéral en théorie, autoritaire dans sa pratique, s’empare progressivement des centres de décision politiques et économiques avant de réduire l’Etat à sa merci.

Mais Jacques Chirac réussira-t-il ? Sa volonté de puissance est trop clairement exprimée pour qu’elle ne rencontre pas de résistance, et les réactions négatives et outrées de MM. Lecanuet, Léotard et Stasi montrent qu’il n’est pas au bout de ses peines. Là encore, une analogie peut être établie entre le RPR et le Parti socialiste puisque, dans un cas comme dans l’autre, le désir d’hégémonie trouve sa limite dans l’électorat qui entrave l’évolution vers un bipartisme pur et simple. La formule britannique, avec ses alternances tranquilles, supposerait en fait une monarchie, c’est-à-dire un pouvoir pleinement arbitral qui garantirait que l’Etat, dans son expression suprême, échapperait à l’emprise de l’un ou de l’autre camp. Tant que la démocratie ne sera pas fondée de cette manière notre régime politique et notre système partisan demeureront dangereusement instables.

LIBERTÉ

Il reste que l’élection présidentielle ne se limite pas à ces stratégies partisanes. Parce qu’elles sont monarchiques dans leur esprit, nos institutions permettent, dans certaines conditions, que le chef de l’Etat se rapproche des principes d’arbitrage, d’indépendance et de continuité qui sont ceux de la tradition capétienne. La période de cohabitation a permis une esquisse dont nous avons souligné l’intérêt et les ambiguïtés. La réélection de François Mitterrand favoriserait une évolution de nos institutions, à nouveau positive, dès lors que le président de la République confirmerait au cours de sa campagne son rôle arbitral et réaffirmerait avec vigueur les principes de justice et de liberté qu’il a la charge de défendre et de développer. Nul doute que François Mitterrand agira ainsi, selon la vocation qu’il a progressivement affirmée depuis qu’il est à l’Elysée. Encore faut-il que ceux qui le soutiennent se gardent de dénaturer l’intention et de brouiller le message – d’une part en s’obstinant à présenter le Président comme un « candidat socialiste » comme l’a fait Pierre Bérégovoy sur A2 le 14 mars ; d’autre part en réclamant une dissolution immédiate qui transformerait le chef de l’Etat en agent du Parti socialiste et l’exposerait à une grave défaite, contrairement à ce que croit Michel Rocard qui, une fois de plus, a perdu une occasion de se taire.

Porté par un rassemblement non-partisan, réélu comme arbitre, François Mitterrand pourrait exercer ses fonctions dans une plus grande indépendance à l’égard des partis politiques et serait en mesure de favoriser, par le choix du Premier ministre, l’apparition d’un gouvernement de type nouveau où les forces politiques se composeraient autrement et amorceraient un premier dépassement du conflit entre la droite et la gauche.

Est-ce possible ? Nul n’ignore que le Parti socialiste ne peut obtenir à lui seul la majorité absolue à l’Assemblée nationale, que la tradition démocrate-chrétienne est étrangère au libéralisme de MM. Léotard et Chirac, que des gaullistes sincères comme Michel Noir, Alain Devaquet et Alain Carignon ne sont pas des conservateurs … L ‘offensive chiraquienne, par les ruptures qu’elle devrait provoquer, favorise cette nouvelle donne – y compris sur le plan parlementaire puisque certains groupes, du centre notamment, auraient tout à perdre dans une dissolution qui résulterait d’une stratégie de paralysie des institutions.

Pendant sa campagne, comme après, face à ses adversaires comme devant ses partisans, le président de la République bénéficiera, plus que jamais, d’une liberté exemplaire.

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Editorial du numéro 490 de « Royaliste » – 31 mars 1988