La gauche est en train de passer à la contre-offensive idéologique. Hélas, au lieu de choisir soigneusement ses cibles, elle tire sans discernement.

Le colloque sur l’extrême droite avait sonné le rassemblement (1). Puis il y eut le texte sur « la mémoire courte » publié par « Le Monde » sur l’initiative de militants socialistes. La gauche entend ainsi défendre sa tradition de pensée et les réformes entreprises depuis 1981, ce qui est son droit. Encore faut-il qu’elle cesse de pratiquer des amalgames douteux, voire scandaleux, comme par exemple, entre les « révisionnistes » de l’hitlérisme et les historiens qui se livrent aujourd’hui à une analyse critique de la Révolution française.

Or voici que l’historien Zeev Sternhell, qui était déjà intervenu au colloque sur l’extrême-droite de façon contestable, se livre à de nouvelles provocations dans un entretien publié par « Les Nouvelles ». Sans doute, sa réflexion procède-t-elle d’une intention parfaitement louable, puisqu’il s’agit de dénoncer l’influence de la droite extrémiste (Club de l’Horloge, etc.) sur la droite libérale. Malheureusement Z. Sternhell mélange tout. Affectant d’ignorer que la droite et l’extrême-droite s’affirment républicaines (le thème des « nouveaux républicains » a été concocté par le Club de l’Horloge), Sternhell voit dans la mise en question de la Révolution française le signe d’un retour à l’extrémisme.

Rien n’est plus faux : le courant contre-révolutionnaire ne dit plus rien depuis longtemps, et l’interrogation actuelle sur la Révolution vient d’intellectuels et de chercheurs qui sont des démocrates incontestables. Par exemple François Furet, ou encore Claude Lefort qui, présentant un ensemble d’études sur la terreur, écrivait que « dans la Terreur de la Révolution française, nous découvrons la matrice de la terreur moderne. En un sens, tout est déjà dit ; tout est mis en place pour l’édification des futures grandes machines d’extermination et de rationalisation idéologique. » Mais Sternhell préfère éluder la question en tenant pour négligeables les effets de la Terreur. Il s’indigne même que l’on « parle d’Oradour à propos de quelques incendies de villages vendéens »… Les villages vendéens devaient être fort peuplés, puisque ces quelques incendies ont fait, au bas mot, 600.000 victimes ! En outre, notre historien montre qu’il connaît fort mal le mouvement des idées quand il s’étonne que cette mise en question de la Révolution soit le fait de la famille libérale. Conseillons à Z. Sternhell de lire ou de relire les auteurs libéraux du 19ème siècle : il s’apercevra que la tradition démocratique ne recoupe pas nécessairement la tradition républicaine. Comme toujours, l’enfer du sectarisme est pavé de bonnes intentions. Mais aussi, nous regrettons de le dire, d’ignorance et de mauvaise foi.

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(1) Voir « Royaliste » numéro 400.

Article publié dans le numéro 402 de « Royaliste » – 11 avril 1984.