Dans un livre savant et tonique, Claude Hagège évoque la belle diversité des langues et des cultures européennes sans perdre de vue l’unité du continent.

Que le chœur des pleureuses se taise un instant. Que les puristes suspendent leurs … diktats. Que les défaitistes cessent de semer la panique. Non, la langue française n’est pas morte ou en train de mourir comme on le publie tous les dix ans. Non, la francophonie n’est pas une grande ambition qui aurait été sacrifiée. Non, la domination sans partage de l’anglo-américain n’est pas l’avenir de l’Europe – ni du monde.

Il y a une manière décourageante de défendre la langue française : à quoi bon lutter quand on vous répète que tout est perdu ? Et lorsque d’aucuns décrivent à longueur d’années les progrès inéluctables de l’anglo-américain, ses pollutions insidieuses et ses contaminations foudroyantes, ils contribuent involontairement à la propagation et au prestige de la langue fustigée. Comme les autres formes de nationalisme, celle qui porte sur la langue se caractérise avant tout par une ignorance de l’histoire et de la vie des langues, qui engendre des effets pervers et parfois violents.

Contre la sinistrose linguistique, il n’y a pas de meilleur remède qu’un livre de Claude Hagège : cet homme de science connaît très précisément ce dont il parle, et il en parle avec une allégresse d’autant plus communicative qu’elle est exprimée avec une élégante simplicité. Ainsi son dernier livre, « Le Souffle de la langue » (1), qui est un bel exemple de pédagogie enthousiaste. Avec lui, apprenons d’abord à distinguer ce qui doit l’être : par exemple la langue anglaise, évidemment européenne, et la langue américaine, de cet « américain de commodité » qui se répand dans le monde entier et qui, de ce fait, s’expose à de notables variations. L’obsession de l’impérialisme linguistique américain, lui aussi menacé à long terme de dislocation, fait qu’on oublie l’importance de l’allemand, qui est une des langues de la pensée européenne, et qui connaît aujourd’hui un net regain en Europe centrale. Et l’on aurait tort de vouer le français au même sort que le latin – celui d’une « langue de culture » (mais quelle langue n’est pas, par définition, « de culture » ?) qui devrait s’effacer devant l’anglais. La langue française est et demeure une « langue mondiale », elle s’affirme aujourd’hui comme langue des sciences et des techniques, et il dépend de la politique linguistique de notre pays qu’elle soit une des principales langues de l’Europe de demain – une Europe qui, pour une part, et soit dit en passant, continuera de parler russe.

L’importance quantitative et la force d’attraction des langues qui viennent d’être évoquées ne sauraient effacer ce que Claude Hagège appelle « l’infinie tentation des variétés sonores ». L’Europe polyphonique, l’Europe qui continuera à parler russe, français, anglais, allemand, est aussi le continent où s’affirment, renaissent, se côtoient, se mélangent et s’enchevêtrent des langues d’une merveilleuse diversité – que viennent encore accroître les variétés dialectales. Certes, il a en Europe les langues grecques, latines, slaves, germaniques… Mais aussi la marque laissée par les Mongols, l’importance de l’arabe, les langues du Nord, le turc, l’albanais (distinguons le guègue et le tosque), le romani, les parlers du Caucase, sans oublier le rôle majeur joué par les Juifs dans la vie de l’Europe linguistique et de l’Europe tout court.

L’auteur n’ignore certes pas les pièges du nationalisme linguistique et les violences qu’il engendre. Contre les fantasmes, contre les délires « ethnolinguistiques », Claude Hagège procède à d’indispensables mises au point historiques (notamment sur les langues balkaniques) et démontre magistralement qu’il n’y a pas plus de langue pure que de « race pure » – l’activité langagière, comme toute activité humaine, s’enrichissant de l’échange et du mélange. Comme les nations, les langues procèdent d’une histoire, se garantissent par un droit, et se développent par l’effet d’une volonté politique. Cette diversité empêcherait-elle l’unité ? Non point. L’Europe, confédérale dans son dessein, et non point fusionnelle, trouvera son unité dans la polyphonie qui lui est consubstantielle.

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(1) Claude Hagège, Le souffle de la langue, Voies et destins des parlers, Editions Odile Jacob, 1992.

Article publié dans le numéro 596 de « Royaliste » – 8 mars 1993.