Faut-il parler d’une seule et même droite ? Nous y avons toujours répugné, insistant sur les distinctions nécessaires, soulignant à cent reprises que le débat politique ne sépare pas une Droite et une Gauche mais s’organise autour de questions qui entraînent des oppositions à l’intérieur des coalitions électorales et des relations entre celles-ci. Aussi nous a-t-il toujours semblé absurde qu’on se déclare globalement « pour la gauche » et « contre la droite », ou l’inverse : les points d’accords et de frictions varient selon la manière qu’ont les uns et les autres de poser les problèmes et de présenter leurs solutions.

Hélas, cette analyse nuancée, toujours déconcertante pour les amateurs de catégories tranchées, a été mise à mal depuis le 16 mars. Par aveuglement sur eux-mêmes et sur la France, par volonté de revanche et de reconquête de la totalité du pouvoir, les partis vainqueurs se sont immédiatement confondus avec l’image caricaturale de la droite, telle que ses adversaires la décrivent depuis des décennies – parfois au mépris de l’évidence.

LAMENTABLE ÉQUIPÉE

Après la cure d’opposition, après le déluge des slogans électoraux, on attendait des gestionnaires, désireux de démontrer leur compétence dans les tâches quotidiennes et par des réformes mesurées, en « oubliant » les propositions extrêmes. Nous avons vu au contraire se développer une idéologie dure, une politique systématiquement favorable au patronat et aux catégories aisées, et s’élaborer des réformes contraires à l’esprit et aux réalités du temps, agrémentées de provocations et de rodomontades aux tragiques conséquences. En accumulant un nombre considérable d’erreurs et d’échecs, Jacques Chirac et son gouvernement ont rendu un très mauvais service au pays et, aussi, à la cause « nationale » et « libérale » qu’ils entendent incarner. Au lieu de représenter une alternative raisonnable, ils ont restauré un régime d’injustice, d’intolérance et de brutalité et donné raison à ceux qui, contrairement à nous, confondent ce régime et la droite traditionnelle. Pendant longtemps, on pourra faire l’amalgame entre tout ce qui n’est pas de gauche et la lamentable équipée libérale-chiraquienne. Joli résultat !

Mais cette droite gouvernementale est-elle vraiment fidèle aux traditions « de droite » qu’elle prétend fédérer ? Mise à part la tradition plébiscitaire, extrémiste, ligueuse, qui a reparu avec Le Pen, trois familles peuvent être distinguées dans ce qu’il est convenu d’appeler la droite :

– la famille libérale, celle de Benjamin Constant et de Tocqueville, qui est, beaucoup plus sûrement que la républicaine, à l’origine de notre démocratie représentative. Elle a connu une longue éclipse intellectuelle et politique, jusqu’à sa redécouverte récente,

– la famille catholique-sociale, qui a joué un rôle majeur dans l’élaboration de la législation sociale moderne et qui a inspiré à la fois la tradition royaliste et la tradition démocrate-chrétienne. Très discrète sous la 3ème République, elle s’est retrouvée dans le MRP sous la 4ème, puis dans le Centre démocrate et dans le CDS,

– la famille gaulliste, qui a intégré une grande partie de la tradition patriotique et plébiscitaire, repris certains thèmes du catholicisme social et accueilli nombre d’hommes de gauche.

LES RÉFÉRENCES PERDUES

Que reste-t-il, aujourd’hui, de ces courants ? Peu de chose à vrai dire. La pensée libérale inspire de nombreux intellectuels, qui sont parmi les meilleurs de notre temps. Mais le Parti républicain ne puise pas dans cette tradition. Son « libéralisme » est un pâle reflet de la doctrine économique classique, une imitation brouillonne du reaganisme et, surtout, une machine de guerre contre un socialisme diabolisé. Le catholicisme social se survit, comme référence pieuse, au Centre des démocrates sociaux, mais sans engendrer de réflexions originales et novatrices. Il est désolant de voir cette tradition, qui fut grande, se mêler à l’utilitarisme libéral qui est son opposé, se faire la complice de l’injustice sociale et se compromettre dans les bas calculs du barrisme militant. Quant à la tradition gaulliste, elle est manifestement morte au RPR, parti pompidolien converti au catéchisme « libéral » ; le principe de légitimité, le sens du bien commun, le souci de l’indépendance de l’Etat à l’égard des partis et même l’idée de défense nationale depuis que Chirac s’est rallié à l’I.D.S. américaine, sont délaissés ou froidement reniés au profit d’une pure tactique de conquête du pouvoir.

La droite démocratique, toutes traditions confondues, a perdu ses références, ses fidélités et les sources mêmes de sa pensée. Il ne lui reste plus que des intérêts à protéger, des pouvoirs à gérer, et, comme moteur de son action, une très cynique volonté de puissance. C’est inquiétant pour le débat politique qui ne cesse de s’appauvrir, alors que la réflexion intellectuelle est au contraire de très grande qualité. C’est dangereux pour le gouvernement et l’actuelle majorité. Délaissant leurs traditions et renonçant à tout effort de réflexion, ils ont fait uniquement confiance à la force et à l’argent. Ils paient aujourd’hui leur mépris des idées puisqu’ils ne sont plus en mesure de comprendre la société qu’ils sont censés gérer, ni lui apporter le projet dont elle a besoin. La droite périra d’avoir été infidèle à elle-même. C’est désormais ailleurs et autrement que revivront ses plus solides traditions.

***

Editorial du numéro 462 de « Royaliste » – 7 janvier 1987