Compétitivité : telle est le maître-mot de la politique économique du gouvernement. Il revient sans cesse dans le rapport sur le Vlllème plan et, depuis des années, dans les discours des ministres et des patrons. Il traduit, dans les faits, la théorie libérale qui veut que, sur le marché international, ce soient les « meilleurs » qui gagnent. Les meilleurs c’est-à-dire les moins chers, les plus dynamiques, les plus intelligents dans le choix des secteurs et des produits sur lesquels faire porter l’effort. Belle simplicité de cette compétitivité qui serait la seule réponse possible à la crise. D’où la nécessité de sacrifier allègrement sur l’autel de la libre concurrence des entreprises non « performantes », des secteurs inintéressants, des activités désuètes. On « adapte » donc l’économie, on la « restructure ». On licencie aussi. Mais patience : nous aurons des lendemains qui chantent …

Oui, mais voilà : ce « meilleur des mondes » libéral se fait un peu trop attendre. « L’effort » est entrepris depuis longtemps, des sacrifices ne cessent d’être consentis, mais la crise s’aggrave, des secteurs s’effondrent, des entreprises ferment, le chômage augmente : de toute évidence, la compétitivité recherchée ne produit pas les effets attendus. M.M. Giscard et Barre se seraient-ils trompés ?

SECTEURS EN CRISE

En gros et en détail, le bilan économique montre clairement les échecs que nous connaissons, les ravages que nous subissons. Le déficit de notre commerce extérieur atteignait en août 4 milliards de francs, ce qui signifie que nous exportons moins de marchandises que nous en importons. Et qu’on ne nous refasse pas le coup du pétrole ! La progression en volume de nos achats pétroliers s’est ralentie. En fait, nous avons du mal à vendre à l’étranger nos produits agricoles, nos biens d’équipement ménager, nos produits chimiques, nos voitures, tandis que nous achetons de plus en plus de bien d’équipement et de produits de consommation courante à l’extérieur. Situation dangereuse. Situation désastreuse, qui a des conséquences funestes sur l’activité et sur l’emploi. Quelques exemples le disent, qui sont tirés de l’actualité des deux derniers mois :

— dans le textile, la société Boussac-Saint Frères, filiale du groupe Willot, a décidé la fermeture de huit unités de production et le licenciement de 1834 personnes. Dans les Vosges, Colroy et Linvosges connaissent de graves difficultés, de même que des entreprises du Midi (Samex) et du Nord. Au total, l’industrie cotonnière a vu le nombre de ses usines diminuer (311 en 1960, 160 en 1979), sa production tomber de 304 000 tonnes en 1960 à 200 000 tonnes en 1 979, tandis que le nombre des emplois passait, dans la même période, de 54 400 à 21 000.

— Dans l’imprimerie, plusieurs entreprises viennent d’être rachetées par les Allemands ou sont en passe de l’être, tandis que les éditeurs français confient de plus en plus leurs travaux d’impression aux entreprises d’Allemagne, de Belgique, d’Italie, d’Espagne, voire même de Hong-Kong et de Thaïlande.

— Dans l’horlogerie, les montres électroniques étrangères envahissent le marché français : de janvier à juin 1980, nous avons importé 3,47 millions de montres, soit 96,02% de plus qu’en 1979 à la même époque. Au total, huit millions de montres devraient être importées d’ici la fin de l’année – et d’abord de Hong Kong – soit plus de la moitié de la production française.

— Dans l’automobile, l’offensive japonaise en direction des Etats-Unis et de l’Europe a pris toute son ampleur. En France, la part des Japonais n’a pas encore atteint 3% du marché, mais les ventes japonaises se sont accrues de 48,4% en un an et les industriels français s’inquiètent sérieusement, d’autant plus que leurs propres exportations sont en baisse.

— Dans la sidérurgie, la production européenne a chuté de moitié : les exportations françaises n’atteindraient en 1980 que 600 000 tonnes, contre 1 200 000 en 1979. A Bruxelles, on envisage une réduction de la production des pays de la C.E.E., mais les Allemands et les Italiens y sont hostiles : une fois de plus, on s’aperçoit de l’absence de toute solidarité concrète, et ce n’est pas une décision supranationale qui sauvera la sidérurgie de chaque pays.

L’ILLUSION LIBERALE

Tels sont les faits, et l’on pourrait en énumérer d’autres encore. Comment les interpréter ? Les secteurs considérés sont trop différents -par leur taille, par leur production, par leurs structures- pour que l’on puisse incriminer globalement le « manque de compétivité ». Mais surtout, pour que la compétitivité puisse être retenue comme critère, il faudrait que les conditions soient égales entre la France et ses partenaires étrangers : pour apprécier la capacité de résistance d’un secteur à la concurrence internationale, il faudrait en effet que le marché international obéisse aux règles du libéralisme, que rien ne vienne les troubler, et que chaque pays décide de les respecter. Or, tel n’est pas le cas :

— le facteur monétaire – plus exactement le désordre monétaire trouble les relations économiques et perturbe gravement la prétendue « égalité des chances » : les Japonais profitent de la sous-évaluation du Yen, les Américains ont toujours su tirer parti des fluctuations du cours du dollar.

— mais surtout, les règles de l’économie libérale ne sont pas appliquées. D’une part, certains marchés -l’Américain, le Japonais sont très protégés. D’autre part, certains pays n’hésitent pas à pratiquer une politique de dumping (vente à bas prix pour casser la concurrence) tandis que les accords commerciaux internationaux ne sont pas respectés : on « sait que les petits producteurs italiens d’acier -les bresciani– pratiquent un dumping qui est en contradiction avec les règles de la C.E.E. Dans le même domaine, les Américains viennent de rétablir un prix minimum d’importation pour l’acier, afin de se protéger contre la concurrence des pays européens.

Pour le textile, le marché américain est protégé par des droits de douane dont le taux se situe entre 23 et 26%, alors que le taux de droits d’entrée dans la C.E.E. est de 15%. Il ne faut donc pas s’étonner quand les importations américaines en France passent de 3 000 tonnes en 1977 à 10 000 tonnes en 1979.

Pour l’automobile, les Japonais se sont arrangés pour n’importer chez eux qu’une voiture quand ils en vendent 100 à l’étranger. Là encore, ce n’est pas une question de compétitivité, mais de protection de marché national. Les Japonais pratiquent d’ailleurs la même politique dans le domaine de l’électronique.

Outre cette politique de protection de certaines économies nationales, il faut évidemment ajouter les pratiques des firmes multinationales qui investissent là où les conditions de la production (terrain, salaires, charges sociales) sont les plus favorables. De ce fait, elles peuvent inonder les marchés européens à des prix défiant – c’est le cas de le dire – toute concurrence. Cet examen rapide de la situation permet de tirer un certain nombre de conclusions :

1/ Nous ne nous trouvons pas sur un marché où la concurrence serait pure et parfaite, mais face à des politiques de protections, face à des pratiques de dumping, face à la stratégie des multinationales, qui faussent les unes et les autres les conditions idéales de la concurrence. De ce fait, la compétitivité est un leurre, puisque les chances ne sont pas et ne peuvent pas être égales entre concurrents.

2/ Nous ne nous trouvons pas sur un marché ou producteurs et consommateurs se rencontreraient librement, où les seuls critères de réussite seraient techniques (plus ou moins grande qualité des produits) et économiques (« vrais » prix, réseaux commerciaux, etc.) On ne peut pas faire abstraction des réalités nationales et impériales, qui sont déterminantes. D’où le phénomène de colonisation économique que la France subit depuis de nombreuses années, dont elle ne se libérera pas par des moyens strictement techniques et économiques.

3/ La guerre économique n’oppose pas des continents ou des ensembles économiques supranationaux, mais des nations soucieuses de défendre leurs propres intérêts. Dès lors, il est vain d’attendre un secours de la Communauté économique européenne, même si l’Europe est dans son ensemble confrontée à l’offensive des fabricants japonais d’automobile ou aux barrières douanières américaines. C’est chaque pays européen qui doit définir sa propre politique en fonction de ses ambitions, de ses moyens, et aussi de la concurrence sauvage ou déloyale de ses voisins européens.

LES ERREURS DE GISCARD

D’où le caractère aberrant de la « doctrine » économique giscardienne :

— libérale-avancée, elle nie la concurrence sauvage, elle refuse de constater l’absence de solidarité européenne, elle lance sans préparation l’économie française à„ l’assaut de forteresses très bien défendues sans s’apercevoir que l’adversaire est déjà dans notre camp et y occupe des positions-clés : il ne faut tout de même pas oublier que la part de l’économie française sous contrôle étranger est passée de 4% en 1950 à 10% en 1962 pour atteindre 25% aujourd’hui. Vingt-cinq pour cent dans lesquels les Etats-Unis se taillent la part du lion.

— mondialiste, la doctrine giscardienne confond l’universalisation prétendue des modes de production, de consommation, de vie et de pensée et leur américanisation. Loin de participer au développement du « monde occidental », nous subissons de plus en plus l’emprise de nations qui fondent leur puissance sur une base nationale, fortement protégée, et non sur l’application des règles illusoires du libéralisme économique. C’est parce que le Japon a développé une industrie nationale de l’électronique et de l’automobile qu’il peut maintenant conquérir des marchés extérieurs. C’est parce que les Etats-Unis ont protégé leur économie, et parce qu’une politique impérialiste a appuyé son développement, que les Etats-Unis peuvent nous imposer leurs techniques (pensons à l’informatique), leurs productions et leur culture.

La France, quant à elle, peu et mal protégée, insérée dans une Communauté européenne qui est une «passoire» pour les produits du reste du monde, victime d’une inflation que son gouvernement ne sait pas juguler et qui vient renchérir le coût de ses produits sur les marchés étrangers, subit le nouvel ordre économique mondial et une division internationale du travail qui est en train de la transformer en nation colonisée, de compromettre son développement et de menacer gravement son existence même. Démembrement industriel et chômage sont la rançon de cette politique absurde, conçue en fonction de doctrine désuètes.

QUE FAIRE ?

Puisque la compétitivité est un leurre, puisque le libéralisme économique est un mensonge qui détruit notre liberté et interdit la justice, que faire pour résister, que faire pour exister ?

Il est possible d’imiter les méthodes des autres, ce que les groupes industriels français tentent de faire en créant à leur tour des firmes multinationales. Le patronat peut espérer ainsi gagner de l’argent. Mais cette stratégie ne permettra pas à la France de sortir de ses difficultés : d’abord parce qu’une multinationale n’est efficace que si elle s’est préalablement protégée. Ensuite parce que la création d’usines à l’étranger se traduit par des pertes d’emplois en France : le fait que Rhône-Poulenc fabrique en Amérique latine, Willot en Afrique, Velcorex en Grèce, Prouvost en Tunisie, n’est pas pour rien dans la crise du secteur textile. Enfin les sociétés multinationales échappent à l’autorité de l’Etat, à moins qu’elles ne soient nationalisées comme Renault.

Il est possible de prendre, au coup par coup, quelques mesures protectionnistes. C’est ce que fait hypocritement le gouvernement français dans le secteur textile (création d’un visa technique sur le velours importé), et dans l’automobile (accords tacites de contingentements avec les Japonais). Mais souvent ces décisions viennent trop tard, alors que le secteur est déjà en crise, et elles risquent d’être prises sous la pression de groupes industriels qui songent à défendre leurs seuls intérêts : dès lors l’intérêt de la communauté nationale risque d’être perdu de vue.

C’est pourquoi, renonçant aux demi-mesures et à l’illusion mondialiste et libérale, la France doit concevoir une politique de protection temporaire et limitée des secteurs menacés ou en crise, en fonction d’un projet industriel cohérent et non des désirs de tel ou tel groupe de pression. Pourquoi, en effet, devrait-on sacrifier des activités économiques essentielles en même temps que l’emploi des Français ?

Cette politique ne doit bien sûr pas avoir de visées autarciques : il est impossible et il serait néfaste qu’une nation comme la France tente de vivre exclusivement par elle-même, sans échanges avec le monde extérieur. Il s’agit simplement de défendre, pendant une période limitée, certaines activités afin qu’elles se transforment et qu’elles puissent bénéficier largement et librement du marché national. Ce n’est qu’après cette phase de préparation et de renforcement qu’elles pourront se lancer à la conquête des marchés extérieurs. Telle est d’ailleurs, nous l’avons vu, la stratégie des grandes puissances industrielles. Mais cette politique n’a de chance de réussir que si le gouvernement est capable de définir un projet industriel pour la nation. Enfin, ce projet ne saurait être réalisé sans que soit fait obstacle à l’impérialisme américain et, en particulier, à la stratégie des multinationales. Les intérêts de la caste giscardienne et ses liens étroits avec le capitalisme financier international interdisent de confier cette tâche au pouvoir actuellement en place.

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Etude publiée par la Cellule Economie de la N.A.R. et publiée dans le numéro 323 de « Royaliste » – 16 octobre 1980