Commenter l’actualité, c’est l’inscrire dans une analyse générale, tracer des perspectives, formuler un jugement ou, du moins, exprimer une opinion selon son éthique et sa conviction. Dans l’ordre politique, la tâche n’est pas trop malaisée car les enjeux, les stratégies et la logique des situations sont presque toujours visibles.

Mais les questions sociales ? Longtemps, on a cru qu’elles pouvaient être très simplement envisagées. Selon une interprétation manichéenne (la lutte des classes ou la résistance au communisme) il était possible de tracer des lignes d’affrontement nettes, de donner au moindre conflit sa signification idéologique et de formuler des jugements radicaux qu’inspiraient le réalisme économique ou le projet révolutionnaire. Puis il a bien fallu se rendre compte que ces schémas grandioses masquaient la complexité des situations, négligeaient les conflits internes à chaque camp, méconnaissaient la force de la coutume et de la morale ouvrières (1) tout autant que la rationalité économique et ses impasses…

CONFLITS

Nous voici plus lucides que par le passé, plus attentifs aux mutations qui touchent la classe ouvrière, l’entreprise et le syndicalisme, mais toujours déconcertés par les conflits sociaux qui affectent notre pays depuis quelques années et qui marquent la rentrée sociale. Y a-t-il en effet une relation entre tous les mouvements qui agitent la fonction publique – la gendarmerie et la police, l’administration fiscale et la pénitentiaire ? Et peut-on établir un lien entre les grèves de fonctionnaires et celle des usines Peugeot, qui annoncerait un embrasement général ?

Comme souvent, les polémiques se mêlent aux analyses et les anticipations se teintent d’arrière-pensées malveillantes. Pour échapper au pointillisme ou pour mettre un peu de piment, il est bien sûr tentant d’établir une équation entre MM. Calvet et Charasse puis de fustiger l’hypothétique alliance entre le gouvernement et le patronat. De l’autre côté de la barrière, la solution de facilité pourrait être, comme l’a tenté voici peu Jean-Pierre Chevènement, de politiser tel ou tel conflit en dénonçant les menées de la droite ou des trotskystes. Plutôt que d’échanger ces arguments simplistes, il convient de prendre son parti de la complexité des situations :

– Jacques Calvet n’est pas représentatif de l’ensemble du patronat, qui est en général plus souple dans ses relations avec le personnel et dans sa politique salariale. Le fait est que la grève des usines Peugeot ne s’est étendue ni à l’ensemble du secteur automobile ni à d’autres secteurs industriels.

– le gouvernement mène deux politiques et tient deux discours. Il mène la nouvelle politique du pacte de croissance et de la réforme globale tout en maintenant, dans le cas des impôts, son ancienne stratégie du pourrissement. Il invoque le dialogue nécessaire entre Jacques Calvet et les grévistes tout en refusant d’intervenir pour hâter l’ouverture des négociations – ce qui vaut consentement implicite à la rigueur calvetiste.

– aucun parti politique – et surtout pas le Parti socialiste – n’est en mesure de donner une signification générale aux diverses revendications qui s’expriment et de les inscrire dans une stratégie de changement social.

– les syndicats ne créent ni ne maîtrisent des conflits qu’ils sont incapables de généraliser. Trop heureux de pouvoir entrer dans un mouvement revendicatif lorsqu’il est déclenché, ils jouent le rôle de prestataires de service avec une remarquable prudence.

QUELLES REFORMES ?

Cela ne signifie pas qu’il faille se satisfaire d’analyses sectorielles et locales. Les conflits de la rentrée posent tous des questions d’intérêt général qui ne sauraient être résolues par des aménagements de détail et par des améliorations matérielles évidemment nécessaires.

D’une part, les mouvements qui ont affecté la gendarmerie, la police de manière plus discrète et les gardiens de prison font ressortir, par-delà les revendications corporatives, la nécessité de changements profonds dans la conception des tâches, dans leur exécution et dans les rapports avec l’autorité qui les organise. Si les problèmes soulevés par les gendarmes et les policiers peuvent trouver des solutions dans le cadre du service, la répétition des grèves dans l’administration pénitentiaire souligne l’urgence d’une réforme du fonctionnement de la justice et notamment d’une limitation de la pratique de la détention provisoire. Or les questions qui touchent aux prisons et à la réforme judiciaire sont à l’ordre du jour depuis des décennies…

D’autre part, la grève chez Peugeot montre les limites – et peut-être le caractère illusoire – de la nouvelle idéologie et des nouvelles méthodes entrepreneuriales. Le modèle japonais, « l’excellence » américaine, la gestion de la « ressource humaine », la religion de l’entreprise, c’est aussi la manipulation et le flicage du personnel, l’exploitation classique sous couvert d’efficacité moderne, au mépris de la justice sociale, de la dignité et des traditions ouvrières. L’attitude de Jacques Calvet, qui fut longtemps présenté comme un dirigeant exemplaire, risque de ternir durablement la nouvelle image que le patronat veut donner de lui-même et de faire peser une suspicion légitime sur le discours moderniste.

Il faut enfin rappeler, au risque de la banalité, que la médiatisation d’un conflit social et la capacité de blocage de ceux qui l’animent ne sont pas les seuls critères de son importance. Ceux qui sont chômeurs et qui vivent dans le quart-monde subissent la violence économique et sociale sans pouvoir s’exprimer. C’est dire à quel point nous avons besoin d’analyses globales, de réflexions concertées, de perspectives à long terme qui permettraient d’inscrire les mutations économiques et sociales dans un projet cohérent. Pour éviter que l’Etat et les citoyens demeurent soumis à l’ordre injuste des choses, il importe que la planification redevienne une ardente obligation.

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(1) Cf. l’excellent ouvrage de Philippe d’Iribarne, La Logique de l’honneur, Seuil, 1989.

Editorial du numéro 512 de « Royaliste » – 15 octobre 1989