Pendant les trois premières semaines d’août, Régine Judicis et Bertrand Renouvin ont effectué un voyage en Bulgarie, en République fédérale de Yougoslavie (à Belgrade, ils ont rencontré le prince Alexandre au Palais royal) et en République serbe de Bosnie après un court passage en Croatie. Longuement reçus en audience privée à Sofia par le Premier ministre bulgare, ils ont été accueillis et accompagnés tout au long de ce périple par des amis de diverses nationalités, très différents par leurs fonctions, leur statut social et leurs convictions.

 

Royaliste : Dans quelle catégorie inscrire ce voyage : journalisme, militantisme, ou bien encore pèlerinage « yougo-nostlagique » ?

Régine Judicis : La direction de la NAR souhaitait que la Yougoslavie préserve son unité après la période titiste et nous avons tenté d’agir en ce sens. Mais nous ne sommes pas venus pour pleurer sur le passé : nous nousc efforçons d’apprécier les chances de la paix dans les Balkans, loin de toute action militante.

 

Royaliste : Pourtant, vous avez rencontré le prince Alexandre de Yougoslavie…

B. Renouvin : Le prince Alexandre est maintenant une personnalité officielle de la République fédérale yougoslave et il occupe une place à tous égards symbolique : l’Etat yougoslave lui a rendu le Palais royal, où il réside avec sa famille, il dispose d’une garde militaire et il a très officiellement reçu en un an quelque sept mille personnalités de diverses religions et de toutes convictions. C’est comme si, en 1958, le général de Gaulle avait prié le défunt comte de Paris de s’installer au château de Vincennes…

A Belgrade, ce n’est donc pas un chef de parti que nous avons rencontré. Notre entretien avec le prince a porté sur les difficultés économiques de sa patrie et sur la situation dans les Balkans.

 

Royaliste : Dans quel état avez-vous retrouvé la Yougoslavie ?

R. Judicis : C’est un pays amputé d’une grande partie de son territoire et qui va bientôt perdre son nom puisque la République fédérale yougoslave va se transformer en une Union de la Serbie et du Monténégro. Après dix ans de guerre, de pouvoir autoritaire et de corruption généralisée, la population est toujours en état de choc. La classe moyenne a été ruinée par l’hyperinflation et laminée par la crise économique. La classe ouvrière est tombée dans le chômage et la grande pauvreté. Dans sa grande majorité (tous nos amis nous l’ont dit), le peuple regarde avec colère et dégoût comment vivent et prospèrent les profiteurs de guerre et autres trafiquants.

Il y a pire : être traité en peuple maudit, comme si tous les Serbes, et eux seuls, étaient des extrémistes, des égorgeurs et des violeurs ; avoir été puni par des bombardements dont nous avons vu les effets, très impressionnants, dans la capitale, et à Novi Sad qui est la principale ville de Voïvodine. Or de nombreux Serbes étaient hostiles à Slobodan Milosevic – ils l’ont massivement montré à plusieurs reprises – et les victimes des bombardements étaient aussi des magyarophones, des tziganes, des Musulmans (la majuscule désigne la nationalité). N’oublions pas, à ce propos, que le sandjak de Novi Pazar est, sur le territoire serbe, un département peuplé pour une bonne part de Musulmans – que beaucoup de Serbes sont d’ailleurs en train de quitter.

B. Renouvin :Ce qui montre que la notion de « nettoyage ethnique » est à utiliser avec précaution, et que les Serbes aussi peuvent faire l’objet de diverses formes de violence. En France, on est dénoncé comme complice de Milosevic et comme révisionniste si on évoque les pressions des albanophones sur les Serbes du Kosovo dans les années soixante-dix ou si l’on rappelle que 200 000 Serbes ont été chassé de Croatie en quelques jours, lors de l’offensive d’août 1995.

 

Royaliste : Tout de même, votre préférence semble aller aux Serbes de Yougoslavie et de Bosnie-Herzégovine…

B. Renouvin :Nous pouvons avoir des attachements personnels (j’aime beaucoup l’Albanie et la Bosnie musulmane – Sarajevo, Mostar, Jajce) mais la Nouvelle Action royaliste n’a pas pris parti dans la guerre civile. Pour s’en tenir aux personnalités, nous admirons les Albanais Ismaïl Kadaré et Besnik Mustafaj, le croate Pedrag Matvejevitch, le cinéaste bosniaque Emir Kusturica, et les grands écrivains serbes. Nous avons bien entendu de la sympathie pour les royalistes serbes qui militaient dans l’opposition pacifique et démocratique. Aujourd’hui encore, nous nous refusons de choisir entre les Croates, les Serbes, les Macédoniens et de maintenir les plaies ouvertes comme savent si bien le faire quelques intellocrates parisiens.

Après nombre d’historiens et d’observateurs scrupuleux, nous disons simplement que les Serbes aussi ont été victimes de massacres, d’expulsions massives et d’attentats contre leurs lieux saints. Quand on entre dans le système de la terreur, quand on entre dans le système spécifique de violence que constitue une guerre civile, tous les protagonistes sont tour à tour bourreaux et victimes. Dans l’ancienne Yougoslavie, il y avait dans tous les camps des milices et autres unités spéciales qui commettaient des massacres, des viols, qui procédaient aux destructions des monuments symboliques de l’adversaire et des maisons privées afin que leurs propriétaires ne puissent plus revenir. C’est cela le « nettoyage ethnique » : on efface du paysage les symboles communautaires, on détruit les habitudes de bon voisinage (c’est le but des viols) et on contraint les populations à l’exode. En Bosnie, des extrémistes serbes ont détruit des mosquées et, dans la krajina croate, nombre d’églises catholiques. Des extrémistes croates ont détruit le pont de Mostar, symbolique chef d’œuvre de l’architecture ottomane, et des extrémistes Musulmans ont rasé des églises orthodoxes. Nous savons que Srebrenica est un crime odieux, nous plaignons les combattants croates de Vukovar, mais nous n’entendons pas les Serbes lorsqu’ils évoquent leurs suppliciés et leurs réfugiés.

R. Judicis : Il faut que chacun puisse raconter sa propre tragédie, que les cimetières rendent immédiatement visibles. Les tombes orthodoxes et musulmanes, souvent marquées par des impacts de balles, semblent plantées là comme autant d’actes d’accusation. Mais nous avons constater un immense travail de reconstruction des monuments religieux et des habitations privées à Prijedor, dans le couloir de Brcko en Republika srbska et dans le canton musulman de Bihac. On croit trop souvent que l’entité serbe de Bosnie est « ethniquement purifiée » alors que de nombreuses mosquées ont été reconstruites et la politique du retour des personnes et des familles expulsées pendant la guerre a des résultats visibles. Les Allemands, les Hollandais, les Français font à cet égard un travail remarquable. A Banja Luka, capitale de la Republika srbska, il y a même – le cas est unique – une représentation franco-allemande commune (les ambassades sont à Sarajevo) installée dans la même maison. En ville, on dit que le succès de ce bureau franco-allemand tient beaucoup aux grandes qualités professionnelles et personnelles des deux jeunes diplomates, l’un Français, l’autre Allemand, qui travaillent en bonne intelligence pour le renforcement de l’esprit de paix en Bosnie.

 

Royaliste : Comment la France est-elle regardée ?

B. Renouvin : A Belgrade, à Banja Luka, à Novi Sad, dans les cars que nous avons pris pour aller d’une ville à l’autre, je m’attendais à passer des moments désagréables. Au contraire, les populations serbes et yougoslaves continuent d’aimer la France et les Français avec passion et c’est comme si des militaires de notre pays, sur ordre du président et d’un gouvernement agissant au mépris du droit, n’avait pas participé à la guerre d’agression ! Cet amour tient à la mémoire toujours vive de la fraternité d’armes pendant les deux guerres mondiales, à l’excellent travail que font les diplomates français et les Français qui ont décidé de vivre et de travailler avec les Serbes. Ces observations valent d’ailleurs pour l’ensemble des Balkans, où les carences et les fautes de nos gouvernements successifs sont compensées par l’enthousiasme et l’énergie de nos expatriés et par ceux qui sont, de cœur ou juridiquement, franco-yougoslaves.

 

Royaliste : Dans ce périple, la Bulgarie semble avoir été réduite à la portion congrue !

B. Renouvin : Pas du tout ! C’était cette année mon cinquième séjour dans le pays, et le deuxième pour Régine qui, toute l’année, suit très attentivement les questions bulgares. Nous aurons d’ailleurs l’occasion d’évoquer à nouveau la Bulgarie en novembre, à l’occasion de la visite de son Premier ministre, dans le cadre de l’année Victor Hugo.

R. Judicis : Pour résumer la situation, on peut distinguer les progrès visibles et les avantages invisibles. Les progrès visibles sont très lents dans le domaine économique et social, car le gouvernement bulgare est placé, comme beaucoup d’autres pays, entre le marteau du FMI et une enclume faite de structures vieillies et de pratiques mafieuses. La presse n’en a cure : tenue par des groupes plus ou moins douteux, elle est impitoyable pour le Premier ministre. Quant à la lutte contre les diverses formes de criminalité, les progrès sont visibles – en matière de sécurité publique et de démantèlement des réseaux internationaux de contrebande tout particulièrement. Les avantages invisibles sont très important : la Bulgarie ne connaît pas de « problèmes ethniques » et les musulmans turcophones participent à la conduite des affaires politiques. Les relations entre le président de la République (un socialiste) et le Premier ministre sont bonnes : à tel point que c’est Siméon de Saxe-Cobourg qui représentera son pays au sommet francophone de Beyrouth alors que ce sont les chefs d’Etat qui y sont conviés. Enfin, le Premier ministre, en raison de son exil et de son expérience personnelle, joue un rôle capital dans les relations internationales de son pays : les Balkans y gagnent en stabilité et les retombées économiques pour la Bulgarie seront à terme importantes. Mais il est difficile de demander à un peuple éprouvé de mille manière d’être patient…

 

Entretien publié dans Royaliste, n° 800, 30 septembre 2002

 

POUR EN SAVOIR PLUS :

Xavier Bougarel, Bosnie, Anatomie d’un conflit, La Découverte, 1996.

Stanko Cerovic, Dans les griffes des humanistes, Climats, 2001

Marina Glamocak, La Transition guerrière yougoslave, L’Harmattan, 2002.

Thierry Mudry, Histoire de la Bosnie-Herzégovine, Faits et controverses, Ellipses, 1999.

L’article de B. Renouvin : « Les Balkans à pas de colombe », paru dans le mensuel Bastille République Nation, numéro de septembre 2002.