Un éminent professeur de philosophie s’est fait historien et psychologue de Louis XVI. Ce monarque, victime de clichés qui semblaient inusables, apparaît comme un homme des Lumières qui fut emporté par une dynamique mortelle.

Entre la glorification du roi-martyr et le sempiternel portrait du gros monarque empoté, point de livre d’histoire, du moins en France, qui nous donnerait sans passion ni paresseux préjugé la mesure de Louis XVI.

Certes, ici même, dans un entretien trop bref, Ran Halevi nous a fait entrevoir la complexité de l’homme, de l’époque, et de l’absolutisme (1). Mais les amateurs d’histoire attendent toujours l’équivalent du célèbre Louis XI de Murray Kendall et guettent ce qui pourrait nous venir des Etats-Unis (2) car il faut souvent un chercheur étranger à nos passions nationales pour faire évoluer les esprits en France – y compris les plus échauffés.

A défaut d’historien étranger, voici un regard extérieur au champ historique : celui d’Alexis Philonenko (3), auprès de qui d’innombrables étudiants ont appris à lire Kant et Fichte. L’ouvrage que cet éminent universitaire consacre à Louis XVI devrait constituer un événement historiographique qui nourrira de manière substantielle le débat intellectuel et politique – si les critiques prennent le temps de lire ces étonnantes pages, si les historiens et les philosophes admettent que l’on puisse se livrer aux joies salubres de la recherche interdisciplinaire.

Tout cela ne va pas de soi. Certains philosophes se scandaliseront qu’on puisse perdre son temps à scruter les faits et gestes, et même le phimosis, du dernier monarque absolu. Les historiens s’étonneront que l’on puisse faire référence à Claude Manceron, et avouer que l’on recopie des auteurs datés – Adolphe Thiers ou Jean Jaurès. Les critiques de la grande presse, pour la plupart notoirement paresseux, seront rebutés par la rigueur des analyses de l’auteur d’ouvrages tels que Le Transcendantal et la pensée moderne (4).

Il y a donc grand risque à ce que le livre ne soit pas lu ou négligemment parcouru. Ce serait une injustice car la recherche d’Alexis Philonenko est très originale, stimulante dans ce qu’elle a d’aventureux, et fort savante par bien des éclairages. Il est permis de ne pas suivre l’auteur lorsqu’il décrit la vie de Louis XVI comme une montée, marche après marche, vers l’échafaud. Des remarques anachroniques et des affirmations sans références pourront agacer. Mais les étonnements relancent sans cesse l’intérêt de la lecture d’un ouvrage qui est magistral au moins sur deux points :

– Dans le beau chapitre qu’il consacre à l’Europe philosophique, Alexis Philonenko montre que Louis XVI était pleinement homme des Lumières : lecteur de Hume (dans le texte anglais) il se méfait des philosophies dogmatiques, pensait que bien des conventions se cachent derrières les causalités apparemment déterminantes, et n’appréciait guère les intellocrates du temps. Surtout, ce roi que les dossiers courants ennuyaient fut un homme de progrès, soucieux des questions alimentaires, passionné par les expéditions maritimes, et qui aimait la serrurerie, apprise pour symboliser son union avec le peuple et pratiquée comme un véritable métier.

– Au moment où se manifeste bruyamment le désir d’une liquidation politique du monarque électif, il est indispensable de connaître la réflexion de Kant sur le procès et la décapitation de  Louis XVI et le commentaire qu’en donne Alexis Philonenko : le pire, ce n’est pas l’assassinat d’un monarque, c’est son exécution dans les formes car elle constitue un renversement complet de toutes les règles de droit. Tel est le crime inexpiable qu’il faut méditer, non par compassion militante, mais parce que notre époque est profondément travaillée par la pulsion de mort.

***

(1) Cf. entretien publié dans Royaliste

(2) Nous attendons toujours la traduction de l’ouvrage de John Hardman, Louis XVI, Yale University Press, 1993.

(3) Alexis Philonenko, La mort de Louis XVI, Bartillat, 2000.

(4) PUF, 1990.

 

Article publié dans le numéro 760 de « Royaliste » – 27 novembre 2000