Dans la Roumanie sous la botte fasciste puis stalinienne, le long combat d’un rabbin pour sauver son peuple.

Elu grand rabbin de Roumanie en février 1940, Alexandre Safran n’avait que vingt-neuf ans. Lourde responsabilité, pour un homme aussi jeune, que de devenir le représentant de la communauté juive dans un pays très profondément marqué par l’antisémitisme populaire, politique et religieux. Mais ce climat hostile demeurait supportable, au regard des années de terreur qui allaient suivre.

Dès l’ultimatum soviétique du 26 juin 1940, qui provoqua le démembrement de la Roumanie, le gouvernement édicta des lois raciales et les pogroms commencèrent dans le pays gagné par l’anarchie. Puis ce fut la prise du pouvoir par les fascistes et le début d’une persécution méthodique qui allait encore s’aggraver lorsque la Roumanie entra en guerre aux côtés de l’Allemagne contre l’Union soviétique : pogrom de Jassy, qui fit 12.000 morts, pogrom de Bucarest, arrestations, profanations de cimetières, tortures, exécutions, déportations massives.

Armé de sa foi et de son courage, le grand rabbin va, pendant quatre ans, tenter d’arracher les membres de sa communauté aux mécanismes inexorables de la persécution. Face au maréchal Antonescu, à sa police et à la Gestapo, il parviendra à sauver la moitié des siens, avec la protection de la famille royale et l’appui de quelques hommes d’Eglise : le nonce apostolique et quelques dignitaires orthodoxes qu’il saura émouvoir. Lisant ces mémoires (1), nul ne pourra dire que les Juifs sont allés à la mort sans réagir, et que leurs institutions ne les ont pas protégés.

La résistance d’Alexandre Safran ne cessera pas avec la défaite de l’hitlérisme et de ses alliés : le pouvoir communiste qui s’installe en Roumanie veut étendre son emprise sur l’ensemble de la société et détruire l’essence même de la communauté juive. Victime d’intrigues, menacé dans sa liberté et dans sa vie, Alexandre Safran sera expulsé de Roumanie en 1947, peu de jours avant que le roi Michel ne soit contraint à l’exil. Le grand rabbin y voit plus qu’une coïncidence : pour que le totalitarisme s’instaure, il fallait chasser le symbole de la résistance politique, et celui de la résistance spirituelle…

***

(1) Alexandre Safran, Un tison arraché aux flammes, Stock, 1989.

Article publié dans le numéro 539 de « Royaliste – 11 juin 1990