Avant le premier tour de la présidentielle, les journalistes de la « génération morale » n’ont cessé de déplorer au vu des sondages que le peuple se désintéresse de la campagne. Mais qui est responsable de la défiance ?

Le samedi 20 avril, ce titre de Libération : « Allez-y quand même ». On peut prendre cela comme une aimable invitation au vote du dimanche. Je l’ai pris comme une injonction condescendante. Allons-y, pauvres imbéciles que nous sommes, même si ça n’a pas grande importance.

Serait-ce le retour du refoulé soixante-huitard – le célèbre « élections piège à cons » – qui se manifeste par la dénonciation pincée des Beaufs dans les salons où les gens branchés traquent la ringardise et continuent de croire au génie de Jean-Marie Messier ? C’est probable.

Mais trêve de psychopathologie. Et retour à la politique, telle qu’elle se fabrique dans les « grands » partis, pour le bénéfice des « grands » candidats, avec la complicité des « grands » journalistes. Dans ces hautes sphères, il est habituel d’accuser les Français de se désintéresser de la politique, de confondre les enjeux et de disperser leurs suffrages sur de petits candidats protestataires. Si tel est le cas, qui est responsable ?

Qui est responsable du dégoût de la classe dirigeante, sinon les dirigeants eux-mêmes qui tentent de camoufler les sales affaires et qui y gagnent une réputation de supermenteurs et de supervoleurs ? Qui donc cultive avec délectation ce dégoût sinon les « Guignols de l’info » ?

Qui est responsable de l’épuisement du commentaire politique dans le bavardage sur les sondages d’opinion sinon les gens de médias ? Ces esprits éclairés devraient savoir qu’ils risquent de tomber dans la « prophétie auto-réalisatrice » – l’annonce de l’événement créant l’événement lui-même. Ces innocents aux mains pleines de pourcentages douteux sont-ils sûrs de ne pas avoir favorisé Arlette Laguiller et Jean-Marie Le Pen, autrement dit les deux formes du vote désespéré ?

Qui est responsable du brouillage des enjeux, sinon les instituts de sondage et les médias qui ont présenté les prétendus « résultats » du deuxième tour comme si le premier n’avait aucune espèce d’importance ? Ce qui n’a pas empêché les moralistes de presse de se plaindre que « les gens » hésitaient à aller voter.

Qui est responsable de la confusion du débat, sinon Jacques Chirac et Lionel Jospin qui ont fait la campagne de premier tour avec des arguments de premier ministre ou de candidat à la députation ?

Qui a dit n’importe quoi, sinon Lionel Jospin promettant à Paris le contraire de ce qui a été décidé au sommet de Barcelone, sinon Jacques Chirac déclarant qu’il demanderait chaque année un vote de confiance sur ses engagements de campagne ?

Le président de la République responsable devant le Parlement ! C’est se moquer du monde et, une fois de plus, de la Constitution. Qu’on ne s’étonne pas des conséquences.

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Article publié dans le numéro 793 de « Royaliste » – 29 avril 2002