Quand êtes-vous devenu royaliste ?

Au cours de l’année scolaire 1957-1958, en apprenant mes leçons d’histoire au lycée d’Evreux, dans le célèbre Malet-Isaac. Ces rois de France me plaisaient et j’associais la monarchie à une idée de justice… Un jour, le professeur d’histoire a évoqué le mouvement royaliste et cité “Aspects de la France”. Quelques semaines plus tard, j’ai acheté ce journal. Si le professeur avait cité “La Nation française”, ma vie aurait peut-être été très différente… Toujours est-il que j’ai considéré que ce journal exprimait le royalisme et j’ai adhéré en mai 1959 au mouvement “La Restauration nationale” qui prolongeait l’Action française.

Quelle a été l’influence de la tradition familiale ?

Toute ma famille a tenté de me faire revenir sur mon engagement, par hostilité au royalisme et à un mouvement qui était ouvertement pétainiste. Ma mère eut une réaction particulièrement violente mais ses menaces n’ont fait que renforcer ma résolution. Je ne voulais pas la croire quand elle me disait que l’Action française avait trahi la patrie et que mon père, quand il était de passage à Lyon, craignait de rencontrer un de ses anciens copains de Camelots du roi car Maurras et ses disciples dénonçaient à tout va…

Bien sûr, la mémoire de mon père, resté royaliste jusqu’à la fin, était très présente. Je me suis aperçu assez tard dans ma vie qu’elle a été déterminante mais c’est tout une histoire que je ne peux évoquer ici. Quant au pétainisme, j’y étais allergique. A 16 ans, j’avais lu tous les livres disponibles sur la Bataille d’Angleterre, à commencer par “Le grand cirque” de Pierre Clostermann, et bien des ouvrages sur la France libre. Puis la guerre d’Algérie, vécue de loin jusqu’en juin 1960 car j’avais été “exilé” un an au lycée français de Londres, a pris la première place dans les préoccupations militantes…

J’ajoute que je voyais de temps à autre Edmond Michelet qui, à la différence de ma famille, me laissait dire et faire avec une très grande bienveillance.

Qui vous a influencé ? 

J’ai cru que Maurras était la science politique incarnée et j’ai connu un long sommeil dogmatique, analogue à celui des marxistes-léninistes de ma génération. Mon sommeil a été d’autant plus pesant que j’avais été un mauvais élève dans le secondaire, même en histoire et en philosophie. J’ai commencé à comprendre l’histoire avec Jacques Bainville et je me suis peu à peu familiarisé avec les thématiques intellectuelles grâce à Pierre Debray, aujourd’hui oublié. Venu de la Résistance et du progressisme chrétien, Pierre Debray tenait la rubrique des idées dans “Aspects de la France”. Il m’a fait découvrir Claude Lefort et Cornélius Castoriadis, Jacques Ellul, Lewis Mumford, David Riesman, John Kenneth Galbraith et bien d’autres auteurs qui formaient les courants critiques annonciateurs de mai 1968.

A Sciences po, j’ai découvert l’économie politique et la politique économique à la lumière du keynésianisme ambiant. J’ai étudié le droit constitutionnel avec François Goguel et Georges Vedel, j’ai eu parmi mes maîtres de conférence Raymond Janot, qui fut l’un des artisans de la Constitution de 1958 et j’ai apprécié la belle rigueur de notre droit administratif. Lecteur du général Beaufre, j’ai commencé à avoir des idées précises sur la stratégie grâce à l’enseignement de Raoul Girardet. Sans que j’en aie eu pleine conscience, ce premier ensemble de connaissances solides ébranlait l’idéologie maurrassienne. La lecture de “L’Action française” quotidienne de 1908 à 1944 pour la rédaction de ma thèse sur “L’Action française devant la question sociale” augmenta la prise de distance, accélérée par les événements de Mai 1968 et concrétisée par la fondation en 1971 de la Nouvelle Action française. Ensuite, mon cheminement se confond avec celui de la NAF, devenue Nouvelle Action royaliste. C’est là que j’ai trouvé une cohérence – dans la pensée comme dans l’action.

Vous avez bien connu le deuxième comte de Paris

Il me faut, encore aujourd’hui, rester discret. Notre rencontre avec le Prince, en 1975, a été essentielle. Le “Roi” très abstrait est devenu une personne vivante, avec ses qualités et ses faiblesses, un personnage historique qui nous parlait des grands événements qu’il avait vécus et, bien entendu, de ses rencontres avec le Général. Ceci sans nostalgie car le Prince gardait espoir. Il impressionnait fortement les personnalités que j’amenais à Chantilly ou rue de Miromesnil : Maurice Clavel, François Perroux, Roger Pannequin, héros de la Résistance et ancien dirigeant communiste… En privé et publiquement, François Mitterrand lui exprimait sa très haute estime et souhaitait que la famille de France continue d’être au service du pays. J’ai pu constater la relation de respect et d’amitié qui existait entre le Président et le Prince, lors d’un déjeuner à l’Elysée en 1987. Ce jour-là François Mitterrand a dit au comte de Paris, devant toute la tablée, que le mouvement que je représentais méritait d’être soutenu.

Habileté politicienne ?

Non. La NAR était numériquement trop faible pour intéresser le politicien. Habité par l’histoire millénaire de la France, François Mitterrand souhaitait que “la plus vieille tradition du pays” – je reprends ses paroles – participe à la vie politique nationale.

On pourra toujours dire que j’invente mais les deux septennats mitterrandiens nous ont permis d’observer de très près la vie des institutions et d’en parler avec les principaux acteurs. Au Conseil économique et social, j’ai côtoyé pendant dix ans les syndicats et les organisations professionnelles et j’ai pu étudier les problèmes de la transition dans l’Est européen. On voit la NAR sous l’angle de l’aventure intellectuelle. On néglige nos observations et nos expériences très concrètes et tout le profit que nous avons tiré de nos rencontres avec le roi Michel de Roumanie, le roi Siméon de Bulgarie, avec Alexandre de Yougoslavie et dom Duarte du Portugal. C’est cet ensemble de réflexions, de constats et de rencontres qui nous permet de dire que la monarchie royale est un projet certes difficile à réaliser mais qui demeure dans le champ du possible.

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Propos recueillis par le magazine « Dynastie » – Juillet 2020