Ernest Jünger est un fasciste allemand qui se distingue par son œuvre écrite, un fasciste mondain qui évoluait avec distinction dans les salons de la Collaboration, un fasciste esthète distingué par un parti de dévots parisiens.

Longtemps, Ernst Jünger représenta pour moi une des figures du bon Allemand. Sans avoir lu ses « Orages d’Acier », je reprenais l’appréciation favorable d’un soldat français de la Grande guerre et saluais l’auteur avec d’autant plus d’amabilité que les troupiers de Guillaume avaient été battus à plates coutures.

Puis un professeur de philosophie me présenta « Sur les Falaises de marbre » comme un chef d’œuvre de la littérature antinazie et je lus avec admiration l’histoire terrifiante du Grand Forestier qui règne sur la « forêt primitive ». Un officier allemand de tradition dénonçant Adolf Hitler en 1939, voilà qui ajoutait un bien beau portrait à la toute petite galerie des Allemands lucides et courageux…

Hélas ! Avec sa belle tête de soldat et ses mines de vieux sage, Ernst et ses adorateurs français ont floué tous ceux qui, comme moi, tentaient de renouer des liens avec l’Allemagne. Après lecture de l’ensemble de l’œuvre de Jünger, un spécialiste de la littérature allemande du siècle dernier (1) démontre que le valeureux combattant de la Grande Guerre, l’élégant capitaine de la Wehrmacht qui défilait dans Paris occupé, fut un théoricien du fascisme, un complice d’Hitler qui se mua en aristocrate désinvolte puis en esthète épris de plantes et d’abeilles.

Est fasciste, l’apologie de la guerre comme creuset d’une nouvelle race de héros voués à construire, par la « mobilisation totale », le monde nouveau.

Est fasciste, l’appel à fonder ce monde sur la communauté du sang, la fraternité violente, la haine de la raison, la négation de la liberté.

Est fasciste, la glorification du « Travailleur » comme instrument de la mobilisation totale, antidémocratique et antimarxiste, en vue de la « Domination ».

Il est vrai que Jünger critiqua les nazis, non pour leur idéologie mais parce qu’ils se plaçaient sur le terrain électoral ! Mais avant la guerre Jünger puise dans le langage nazie aussi abondamment que Martin Heidegger et les Falaises de marbres peuvent être décryptées comme un manifeste anti-russe et anticommuniste avec des ambiguïtés dont l’auteur se servira pour démontrer qu’il n’était pas hitlérien. Pourtant, comment expliquer que ce prétendu texte de résistance au nazisme ait été publié par un éditeur nazi et réédité à six reprises ? Si Hitler avait simplement jugé que Jünger était intouchable, ses services de propagande auraient-ils soutenu à ce point l’ouvrage et conseillé sa traduction – qui paraît en France en 1942 ?

Certes, comme beaucoup d’autres officiers allemands, Jünger prend ses distances lorsque le Troisième Reich fut mis en échec. Mais son opposition reste au niveau des réserves exprimées dans un cercle d’amis sûrs. Elle ne l’empêche pas d’être un artisan de la politique de collaboration, qui traite avec bienveillance les Français vaincus – à condition qu’ils soient du grand monde – et qui se réjouit de l’émoi que sa belle gueule provoque chez Cocteau et Jouhandeau.

Michel Vanoosthuyse montre que Jünger se distinguait des nazis par son aristocratisme et ses poses d’artiste délicat. Mais son esthétisme est et reste fasciste : il a toujours méprisé le peuple – y compris le peuple des conscrits allemands et les basses classes hitlériennes – regardé comme une masse aussi indistincte qu’une fourmilière. Son idéal est celui de la chevalerie, sa morale celle de l’honneur , son milieu celui des reîtres titrés et galonnés – ce qui ne l’empêche pas de camoufler lâchement ses idées premières, de gommer en douce la part insoutenable de ses écrits pour se livrer, le grand âge venu, à des minauderies écologisantes…

Au nazisme « philosophique » de Martin Heidegger s’ajoute le fascisme « littéraire » d’Ernst Jünger – tous deux objets d’un culte pratiqué par des dévots qui ne veulent pas voir que la nazification de la pensée française et européenne n’a pas cessé après la chute de Berlin.

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(1) Michel Vanoosthuyse, Fascisme et littérature pure, La fabrique d’Ernst Jünger. Préface d’Isabelle Kalinowski. Agone, 2005.

 

Article publié dans le numéro 866 de « Royaliste » – 2005