Comme toute œuvre vraie, celle d ‘Ismaïl Kadaré peut être lue de multiples manières. L’essai sur Eschyle l’éclaire sans en livrer tous les secrets.

Les admirateurs du grand écrivain albanais ne s’étonneront pas que celui-ci consacre un livre au père de la tragédie, puisque ses romans sont essentiellement tragiques dans leur méditation sur le destin d’un peuple, sur la vengeance et le sacrifice.

De fait, le dialogue que Kadaré noue avec Eschyle lui permet d’exprimer les soucis majeurs qui fondent son œuvre. Face au scandale des tragédies eschyléennes perdues, revient en écho l’angoisse de l’anéantissement des peuples et de leur culture, telle qu’elle s’exprime dans « La Niche de la honte ». De même retrouve-t-on les thèmes de la résistance à l’envahisseur et du malheur de la division des cités, où romans albanais et tragédies grecques se répondent, non pas effet d’imitation, mais parce qu’ils sont universels.

De la vie d’Eschyle, de ses difficultés avec la censure de son temps, naît une réflexion de !’écrivain confronté au pouvoir, exprimée dans cette remarque qui n’évoque pas seulement l’Antiquité grecque : « comme tout grand écrivain, Eschyle avait conscience qu’au regard du fonctionnaire – quel que fût son rang – qui représentait le pouvoir, lui-même était un prince, et non seulement de l’art, mais de toute sa nation. A ce titre, il se situait plus haut que n’importe quel homme d’Etat, et le destin de la Grèce pesait sur ses épaules plus lourdement peut-être que sur tout le mécanisme de l’Etat grec ».

Kadaré, quant à lui, est bel et bien prince de l’Albanie, gardien de sa mémoire historique et expression de son destin tragique, qui a la liberté, ou l’inconscience, de célébrer, dans sa lecture du Prométhée enchaîné, l’insurrection contre les dieux-tyrans qui veulent changer le visage de l’humanité. Car Kadaré, comme Eschyle, croit à la nécessité de préserver ce visage, en fondant une loi, un droit de l’homme qui le fasse échapper au cycle de la vengeance infinie et le sauve de l’illusion sacrificielle. Ce cycle de la vengeance, qui n’est pas négation du droit mais « migration » de celui-ci, d’un homme à un autre ou d’un clan à un autre, c’est bien le thème commun de l’Orestie et d’Avril brisé, qui nous fascinent d’autant plus que nous sommes devenus étrangers aux mécanismes de la violence codifiée, qui fait que le sang doit être sans cesse pris et repris.

Eschyle fut « juge du sang », mais extérieur à la réciprocité sanglante qui précédait l’apparition de l’Etat et de son appareil judiciaire. Ainsi Eschyle permet de comprendre la coutume balkanique, et notamment l’albanaise qui échappa, par passion d’indépendance, à la règle étatique imposée par l’occupant. Et la coutume albanaise éclaire l’Orestie puisqu’on retrouve, dans la Grèce ancienne, les principes qui, lorsqu’ils sont violés, ouvrent le cycle de la vengeance. Eternel perdant, Eschyle quittera la Grèce dans l’amertume, mais sans parvenir à s’en libérer. « Il était dit qu’ils se porteraient l’un l’autre à travers les millénaires. Il porterait le Grèce et la Grèce le porterait. Il sentait bien que c’était là comme un décret du destin, mais, dans cette fatalité, il y avait à la fois les ténèbres et la lumière, la douleur et la joie, la mort et la résurrection ». Tels sont les derniers mots de l’essai écrit à Tirana. D’Albanie ou d’ailleurs, un prince ne part en exil que sous la contrainte.

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(1) Eschyle ou l’éternel perdant, Fayard 1988. Traduit de l’albanais par Alexandre Zlotos.

 

Article publié dans le numéro 488 de « Royaliste » – 18 février 1988