Un an avant les élections présidentielles, il est normal, nécessaire même, que chaque parti présente son projet. Le Parti socialiste vient de le faire, dans un livre de près de 400 pages qui expose ses analyses et ses propositions « pour la France de 1980 ». La tentative n’est ni négligeable ni méprisable. S’il a le courage d’aller jusqu’au bout de ce trop long texte, l’électeur potentiel, à moins qu’il ne soit de parti pris, aura la bonne surprise de découvrir une analyse lucide du « libéralisme avancé » ainsi qu’un ensemble cohérent et, à première vue séduisant, de propositions économiques et sociales.

Voici donc un beau projet, complet, équilibré – trop beau peut-être pour qu’on ne sente pas grandir, au fil des pages, une certaine gêne. D’abord en raison du balancement trop étudié des idées et du style : il entraîne trop facilement une adhésion qui n’engage à rien, qui ne signifie rien. Il est facile, par exemple, d’écrire que « ni l’exacerbation de l’individualisme ni la prise en charge étouffante de l’individu par un Etat bureaucratique ne constituent des réponses à la crise actuelle » et que « l’individu et la société, bien loin de s’opposer, sont complémentaires ». Qui n’admet ces vérités premières ? Qui ne souhaite, d’autre part, une « économie ni dominante ni dominée », et « une France indépendante et ouverte sur le monde » ?

QUELLES « PRIORITES » ?

Les socialistes répondront que ces idées générales reçoivent, dans leur « projet », des applications concrètes. Cela ne fait aucun doute. Mais tout de même, certaines pages ne sont que jonglerie de mots : comment, en effet, accorder l’internationalisme socialiste et l’indépendance nationale, l’Europe des travailleurs et le maintien de l’Alliance atlantique ? Il y a là une volonté trop manifeste de concilier verbalement des tendances contraires à l’intérieur du P.S., et de séduire les électeurs en s’abstenant de faire des choix précis.

Le projet socialiste ne se réduit certes pas à ces pétitions de principes et à ces exercices de styles. Nombre de réformes concrètes qu’il préconise seraient utiles, notamment dans les domaines de la fiscalité, de l’information et des libertés publiques, et nous ne saurions contester la nécessité d’une rupture avec le système capitaliste.

Pourtant, comment ne pas ressentir un certain malaise à la lecture de ce catalogue bien fait de propositions soigneusement agencées ? On y lit avant tout le souci de n’oublier personne, d’englober tous les domaines de l’activité sociale, de récupérer tout ce qui peut l’être dans ce qui a été pensé et entrepris depuis une dizaine d’année. De l’héritage de Marx – mais pas en totalité – à la contestation de Mai 1968, du progrès scientifique à la défense du cadre de vie, de la planification démocratique à l’autogestion, du désarmement à la force de dissuasion, tout le monde peut trouver satisfaction : chaque tendance socialiste, chaque minorité en lutte, chaque groupe de salariés – mais aussi les paysans, les agriculteurs, les fonctionnaires, les enfants, les femmes, les homosexuels, etc. C’est beaucoup, c’est sans doute trop pour un seul parti politique, surtout quand celui-ci insiste sur la nécessité de faire des choix et de définir des priorités – tant et si bien que, tout étant décrété prioritaire, on ne sait plus ce que le P.S. décidera d’accomplir en premier.

Dès lors le Parti Socialiste apparaît comme un parti « attrape-tout », et son projet comme un catalogue électoral destiné à chacune des catégories de sa clientèle potentielle. Belle tentative de récupération, qui reste purement formelle, les contradictions entre les choix et les incompatibilités d’intérêts étant masquées par les astuces du plan de l’ouvrage et par les habiletés du style.

CONTRADICTIONS

Gageons que l’harmonieuse cité socialiste décrit sur le papier se heurterait aux intérêts particuliers de la clientèle socialiste -notamment la réforme de l’enseignement, sur laquelle le projet socialiste est d’une curieuse discrétion- et à la logique même de l’action partisane, qui rendra impossible la décentralisation annoncée : dans notre actuel système de représentation, l’élection d’assemblées régionales ne ferait que renforcer la mainmise de partis politiques, par définition centralisés, sur l’ensemble du pays. Il y a là une contradiction radicale, qu’aucun parti n’est en mesure de surmonter. Elle rend stérile l’œuvre de justice et de liberté par ailleurs si ingénieusement présentée par les socialistes. Cela pour deux raisons :

— le Parti socialiste, comme tout autre parti, tend naturellement à confisquer le pouvoir. Il interdit donc la justice effective, puisque nul ne peut être à la fois arbitre et partie prenante dans la société ; il risque de restreindre à son tour la liberté puisque son maintien au pouvoir dépend de son emprise sur les principales institutions (administration centrale et locale, information, etc.)

— cherchant à appliquer un projet de société, le Parti socialiste risque de déclencher des mécanismes insidieusement totalitaires : voulant séduire le plus possible d’électeurs en leur démontrant son immense capacité de réflexion, d’ouverture et de réforme, il est porté à intervenir dans des domaines qui devraient échapper aux partis et à l’Etat. Il est par exemple inquiétant de lire que « pour les Socialistes, la libération sexuelle passe d’abord par la reconnaissance de l’autre », ou de constater que le P.S. veut définir une « morale » – heureusement insipide – «de la responsabilité ». Lorsque de tels soucis sont exprimés par un parti, il y a menace grave pour la liberté des personnes, quelle que soit par ailleurs l’excellence des intentions.

« Qui trop embrasse, mal étreint », dit le proverbe. Ainsi le Parti socialiste qui, dans son désir de « tout prendre en compte », n’a le choix qu’entre deux échecs : soit trop ouvrir les bras et ne rien saisir, soit étouffer les êtres sous le poids de la sollicitude.

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Editorial du numéro 313 de « Royaliste » – 3 avril 1980