Le 21 juillet dernier, en présentant un premier bilan de son action, Jacques Chirac déclarait qu’« avant la fin de l’année, la France aura un autre système de valeurs que celui sur lequel elle vivait précédemment » . Ridicule dans sa prétention inouïe, la prophétie de notre Premier ministre révélait tout à coup la démesure du fragile vainqueur du 16 mars. A force de rivaliser avec la gauche, le président du RPR avait fini par imiter sa vieille ambition théorique et pratique, qui ne survécut d’ailleurs pas à l’épreuve du pouvoir.

Séduit par le prestige de l’idéologie, fasciné par la puissance qu’il lui prêtait, Jacques Chirac et ses amis publièrent qu’ils en avaient une, exactement contraire aux doctrines qu’ils supposaient victorieuses. Ce jeu d ‘apparences, si utile pour la propagande, aurait normalement dû cesser dès le retour de la droite aux affaires. Las ! Si l’on en croit le discours du 21 juillet, le Premier ministre avait fini par se persuader, au moins quelques instants, de la grandeur de son Idée et de la force de son Projet, en oubliant la pauvreté des analyses et la faiblesse des réflexions qui inspiraient le hâtif bricolage intellectuel qu’on nomme aujourd’hui « libéralisme » .

ECHECS

Idéologues sans idéologie, Jacques Chirac et son gouvernement eurent en outre le tort de croire, comme les socialistes qu’ils avaient été élus pour créer un « nouveau système de valeurs », ou du moins pour réformer en profondeur la société alors que leurs électeurs souhaitaient des résultats immédiats et concrets. Après un an d’existence, il faut constater que le gouvernement Chirac a perdu sur les deux tableaux – celui des réformes qu’il se promettait d’accomplir, celui de la bonne gestion qu’on attendait de lui.

Les réformes dites « de société » ont été conçues avec une étonnante naïveté théorique et menées dans l’aveuglement. Le libéralisme économique ? Il n’est pas besoin d’être grand clerc pour s’apercevoir que « moins d’Etat » ne signifie pas automatiquement plus de marché, de concurrence et de responsabilité. Soit qu’il secrète des mécanismes protecteurs, soit qu’il se constitue grâce à l’organisation étatique, le marché, et les entrepreneurs réputés dynamiques qui opèrent sur celui-ci, ont besoin des pouvoirs publics. La privatisation de chaînes de télévision ? Elle illustre bien le paradoxe du capitalisme libéral, qui favorise les objectifs hégémoniques de quelques groupes, au nom d’une libre concurrence aussitôt découragée ou détruite. Le capitalisme populaire ? C’est au mieux une illusion puisque les petits actionnaires n’ont aucun pouvoir sur les sociétés, mais ce pourrait être une catastrophe pour les épargnants si la tendance boursière se retournait brutalement. La réforme de l ‘université ? On sait que l’annonce d’un surcroît de compétition et de sélection a provoqué la révolte d’étudiants et de lycéens attachés aux principes de liberté et d’égalité. Sa répression violente a creusé, entre cette jeunesse et la droite, un fossé qui n’est pas près de se combler – et ce ne sont pas les récentes déclarations de Robert Pandraud, insultant la mémoire de Malik Oussekine, qui arrangeront les choses …

Reste, après tant d’erreurs et d’échecs, la réforme du code de la nationalité, que M. Chalandon s’obstine à ne pas vouloir retirer. La manifestation du 15 mars, à laquelle la Nouvelle Action Royaliste a naturellement participé, lui a montré que les pratiques d’exclusion et d’expulsion étaient contraires à toutes nos traditions spirituelles et politiques. Quant à la gestion économique et sociale, elle se révèle d’une inquiétante médiocrité. Croissance molle, investissement faible malgré les cadeaux et les privilèges accordés au patronat, prix en dérapage mal contrôlé, perspectives toujours plus sombres en matière d’emploi, franc déprécié, commerce extérieur déséquilibré, ne compensent pas la réduction du déficit budgétaire – si tant est que ce soit un critère de bonne politique.

RISQUES

Homme aux pulsions contradictoires, vivant et pensant dans l’instant, Jacques Chirac ne peut ignorer qu’il a perdu son pari. Chef de parti efficace, il n’a pas su faire la preuve de ses qualités d’homme d’Etat.

Point de joie mauvaise dans ce constat, qui crée une situation de vide. Déçu par l’expérience socialiste, déçu par la tentative libérale, le pays se trouve aujourd’hui dépourvu de perspectives politiques. Le Parti communiste agonise, et le Parti socialiste n’a toujours pas présenté de projet de remplacement. Tandis que le Président de la République reste silencieux, conformément aux exigences de sa fonction, les candidats déclarés tentent de se poser en recours pour chacun des deux camps. Mais le conservatisme de Raymond Barre et la fragilité de Michel Rocard empêchent qu’ils soient, l’un ou l’autre, les hommes des temps difficiles. Or les nôtres le sont. Les transformations techniques, les carences économiques, l’évolution des mentalités, l’injustice visible de notre société, sa violence ouverte et cachée, l’absence de dialogue entre l’Etat et les citoyens, créent une situation instable, qui réunit toutes les conditions d’une explosion de grande ampleur. Nul ne peut en prédire le moment car les Français aiment se faire des surprises. Mais elle aura lieu si la classe politique, de droite comme de gauche, reste enfermée dans ses routines.

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Editorial du numéro 467 de « Royaliste – 18 mars 1987