« Giscard ou l’art d’être heureux en politique » ? Si la formule n’avait déjà servi pour un homme aujourd’hui abandonné par la chance, elle pourrait résumer la carrière de l’actuel président de la République, au terme de sa première année de septennat.

Bonheur politicien plutôt que politique, bien sûr, mais qui pèse lourd quand il s’agit de faire le bilan d’une carrière en même temps que celui d’une année de « changement ». La carrière présidentielle, donc, suit toujours sa courbe ascendante malgré les difficultés de la route et les fautes de conduite. Mais qui se souvient aujourd’hui du sombre mois de novembre, où le crédit du président de la République était atteint sur un plan à la fois politique et personnel ? Et qui évoquera, au moment de partir en vacances, la faute commise à propos de l’anniversaire du 8 mai ? Tel est le charme giscardien, qui sème l’oubli et réussit l’anesthésie des chocs les plus douloureux… Mais déjà, au moment de la campagne présidentielle, Valéry Giscard d’Estaing n’avait-il pas réussi à se faire passer pour un homme neuf, lui qui fut député de la IVe République et promoteur du plan de stabilisation de 1963 ? De même qu’aujourd’hui les confidences télévisées du président de la République tentent de nous faire oublier l’inflation mal maîtrisée et le chômage grandissant.

SOCIETE LIBERALE…

Une politique, pourtant, se juge à ses résultats et non au spectacle déployé pour séduire un public. Et sur le premier point — le seul important — qui peut nier les conséquences néfastes de la politique giscardienne ?

Démentant des dizaines de déclarations rassurantes, le nombre des chômeurs dépasse le million, et risque de s’accroître à la rentrée de septembre. L’inflation demeure cependant, même si son rythme est aujourd’hui moins soutenu en raison de circonstances extérieures (baisse du dollar et du prix du pétrole). La politique économique giscardienne a donc réussi à cumuler la hausse des prix et la baisse catastrophique de l’emploi, ayant dans un premier temps laissé s’installer la première (1973-74) avant de tenter de l’enrayer par la seconde. Est-ce cela la « société libérale avancée » qui se traduit pour des millions de personnes par un appauvrissement réel, quand il ne s’agit pas de misère pure et simple ? Il est inutile, désormais, de dénoncer la société de consommation : la voici qui s’effondre sous nos yeux, non sous les coups d’une révolution cherchant à la dépasser sans détruire l’acquis, mais dans la gestion honteuse d’une crise dont le pouvoir ne peut — ni ne veut — sortir. Car il ne s’agit pas seulement d’une « pause conjoncturelle ». C’est le projet économique du pouvoir qui a changé en même temps que la caste dirigeante. Ecoutons la rumeur des salons bourgeois et parcourons les livres des journalistes à la mode : ils évoquent curieusement des maximes vieilles de trente-cinq ans, qui exhortaient les Français à remplacer l’esprit de jouissance par l’esprit de sacrifice. Pourtant, la France d’aujourd’hui n’a été ni vaincue, ni ruinée. Et si elle souffrait d’un mal profond — tenant à une croissance mal maîtrisée et sans finalité — celui-ci n’exigeait pas qu’on détruise les facteurs d’un développement véritable. C’est malheureusement cette politique qu’on semble appliquer, depuis le largage du « France » jusqu’à l’abandon de fait de la C.l.l. entre des mains américaines. Est-ce cela la « société libérale avancée », où les mots de « redéploiement industriel » se traduisent par la désindustrialisation effective de la nation ?

…ET SOCIETE DE PROFIT

Ainsi, Giscard ne se moquait pas de nous lorsqu’il annonçait le « changement ». Mais il ne nous avait pas dit qu’il fallait l’envisager comme un retour en arrière, comme le passage d’une économie d’abondance relative à une société de pauvreté relative, où seul serait sauvegardé un certain type de profit, un certain type de fortune qu’aucune loi sur les inégalités ne saurait atteindre. De même, le président de la République ne nous avait pas dit que la première année de « réforme » se traduirait essentiellement par des lois sur le divorce et l’avortement. En dépit des idées reçues, la bourgeoisie voltairienne qui est au pouvoir s’accommode fort bien de cette nouvelle législation : ne la gênant en aucune façon sur le plan moral, elle lui permet en outre de faire l’économie d’une politique — de la famille comme de la justice. Telle est la véritable nature du libéralisme giscardien qui, malgré la politique du spectacle et des expédients, aboutira à des oppositions toujours plus radicales. Riches contre pauvres, Paris contre province, capitalistes — les moins dynamiques, qui cherchent seulement à conserver leur fortune — contre salariés de toutes sortes, les facteurs d’affrontement ne manqueront pas dans les prochaines années. On le verra bientôt sur le plan régional lorsqu’éclatera le problème de la Corse, les dix attentats de cette semaine semblant annoncer les Toussaints sanglantes qui naissent du désespoir. On le verra un jour sur le plan social, lorsque les « coups de pouce conjoncturels » ne parviendront plus à étouffer le sentiment de l’intolérable.

Alors, comment éviter qu’un jour ces problèmes ne se posent sur le plan national ? Deux camps se feront face, dont l’un sera fondé à parler au nom de la justice, même si sa doctrine n’est pas meilleure. L’autre criera à la « subversion », escomptant rallier à lui ceux qui préféreront toujours la sauvegarde de l’argent et de l’ordre formel. Gageons que M. Poniatowski et les nervis d’extrême droite qui l’entourent sauront organiser la prétendue « réaction nationale », dans l’esprit de guerre qu’ils ne cessent de cultiver. Tel est le véritable changement giscardien, qui placera la France dans la situation du Portugal salazariste ou de l’Espagne franquiste : l’échec de la caste au pouvoir sera tel qu’il n’en restera rien, mais il nous exposera aux brusques réactions d’une gauche partisane et bureaucratique, au programme inconsistant.

MAIS LA NATION ?

Reste la politique extérieure et la défense nationale, qui n’ont pas été affectées par « les réformes ». Il faut se féliciter de ce souci de conservation — une fois n’est pas coutume ! — qui a conduit le président de la République à affirmer la nécessité de notre indépendance militaire. De même qu’il faut approuver l’intérêt qu’il manifeste pour les pays riverains de la Méditerranée. Des ombres demeurent cependant, tant en matière d’indépendance économique que sur le plan d’une relance de l’Europe supranationale. Plusieurs fois reportée en raison d’une conjoncture défavorable, cette idée semble tenir à cœur au chef de l’Etat, car elle ferait de lui l’homme d’un « grand dessein ». Mais le projet est aussi vain que spectaculaire, et ne saurait faire oublier la crise profonde de la société française. Les recettes giscardiennes n’empêcheront pas sa traduction politique, à plus ou moins longue échéance. A nous de préparer, pour l’unité et la justice, un recours qui ne peut être d’aucune classe, d’aucun parti et d’aucun camp s’il veut les rassembler tous dans une nation réconciliée.

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Editorial du numéro 203 de la Nouvelle Action française – 28 mai 1975