Depuis trente ans, on nous vend la « réforme de l’Etat » au nom d’une idéologie ultralibérale dont la crise, depuis 2008, a une nouvelle fois démontré l’imbécillité. Mais les réformateurs de droite et de gauche ont fait des dégâts considérables…

Voici bientôt trente ans, l’offensive ultralibérale commençait en France, annoncée par des ouvrages où l’on déclarait nécessaire la « réforme de l’Etat ». Il s’agissait là d’un slogan et ce slogan était un mensonge car cette prétendue réforme avait pour objectif de réduire au maximum le rôle de l’Etat afin de libérer les bienfaisantes forces du marché. Autrement dit : « réforme » avait pour synonyme « libéralisation », « privatisation », « déréglementation » et « dégraissage » de divers mammouths.

L’offensive déconcerta la gauche qui fut incapable d’organiser la réplique : peu à peu, ses dirigeants se rangèrent sous la bannière du « pragmatisme » et signèrent leur reddition sous la houlette de Jacques Delors et de Michel Rocard tandis que la droite, directement inspirée par Margaret Thatcher et Ronald Reagan, appliquait triomphalement ses recettes.

Tout cela est connu des militants qui ont subi défaite sur défaite à partir de 1983. Mais les jeunes générations ont tout avantage à connaître cette première période : ils verront que les disciples de François de Closets et de Pierre Rosanvallon sont actifs dans la presse et dans l’édition – et que les héritiers de Jacques Delors sont toujours aux commandes (Pascal Lamy à l’OMC) ou s’apprêtent à s’en emparer (Olivier Ferrand, de Terra Nova, qui s’agite en faveur de Dominique Strauss-Kahn).

Rafraîchir la mémoire des vieux combattants, enseigner aux jeunes générations : telles sont les premières utilités de l’enquête dirigée par Laurent Bonelli et Willy Pelletier (1). Avec cette première conclusion : ne plus jamais oublier que les offensives sur le terrain économique et social ont été préparées par une intense propagande idéologique – répercutée par des gens qui nous disaient que les idéologies étaient mortes et que la propagande politique avait été ringardisée par les techniques de communication… Le mépris des « idées », réputées abstraites, le rejet des « grands récits » (les philosophies de l’histoire) et le mépris dans lequel sont encore tenus les livres de réflexion (y compris à gauche) ont beaucoup contribué à la diffusion de l’idéologie ultralibérale.

Nous savons que la résistance à l’orthodoxie s’est rapidement organisée, malheureusement hors des partis et des principaux syndicats, et que les thèses des économistes hétérodoxes ont été vérifiées par la succession de crises de plus en plus dramatiques. Mais il nous manquait une vision d’ensemble des destructions commises par les théoriciens et les praticiens de la « réforme de l’Etat ».Cette tâche ne pouvait être accomplie par un ou deux auteurs. Aussi Laurent Bonelli et Willy Pelletier ont-ils rassemblé plus d’une vingtaine de chercheurs pour expliquer la machinerie complexe de la destruction et pour dresser le bilan dans les différents domaines de l’action publique.

On verra comment et par qui s’est constituée la thématique de la « crise de l’Etat » et comment les intellectuels néolibéraux se sont joints aux journalistes de la nouvelle bien-pensance (de Jean-Pierre Pernaut à Jean Boissonnat) pour produire un flot constant de démonstrations pipées et d’insinuations tendant à démontrer que le Marché et la Modernité étaient une seule et même chose.

On vérifiera ou on découvrira (car on ne peut connaître tous les secteurs) comment se sont effectuées les opérations de destruction des services publics et de liquidation d’innombrables fonctionnaires grâce à des techniques de harcèlement et de déstabilisation qui conduisent à la dépression et au suicide. Le cas de France télécom a été fortement médiatisé, mais on ignorait avant l’étude d’Ogun Ar Goff comment l’Etat se débarrasse en secret des fonctionnaires de l’Agriculture, de l’Alimentation et de la Pêche. On apprendra dans le détail, avec Hélène Adam, comment la logique de la privatisation a été imposée à La Poste. Encore plus scandaleux : les externalisations du ministère de la Défense, étudiées par Edouard Sill, qui font de l’Armée française une entreprise apte à former des partenariats avec des entreprises privées – pendant que le gouvernement clame qu’il ne cesse d’agir pour notre sécurité. Le motif de toutes ces externalisations (à la Défense comme aux Affaires étrangères), c’est qu’il faut-faire-des-économies. Or la réduction des coûts est faible et sans doute nulle si on compte les dépenses supplémentaires induites par le manque de formation du personnel des sociétés privées (par exemple le standard téléphonique du Quai d’Orsay). Les pages consacrées à l’Education nationale, au Pôle emploi, à la justice et à la police ne sont pas moins consternantes. Dans chaque secteur, les analyses publiées sont à utiliser dans les luttes contre le management ultralibéral et les ministres qui en font la promotion : l’article du professeur André Grimaldi sur l’hôpital public est en lui-même un appel à la résistance.

Au fil des pages, on vérifiera que la droite balladurienne, chiraquienne puis sarkozyste n’est pas la seule responsable du démantèlement de l’Etat. Le gouvernement Jospin, champion des privatisations et complice des ultralibéraux de Bruxelles, est de sinistre mémoire…Ce sont toutes les fractions de l’oligarchie qui sont responsables du désastre.

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(1)Sous la direction de Laurent Bonelli et Willy Pelletier, L’Etat démantelé, Enquête sur une révolution silencieuse, La Découverte/Le Monde diplomatique, 2010. Avant propos de Serge Halimi. 20 €.

Article publié dans le numéro 977 de « Royaliste » – 2010