Dans la guerre idéologique, la bataille des mots est de toute première importance : employer le mot, c’est déjà donner du crédit à l’idée qu’il porte en lui, et l’employer soi-même, c’est presque y consentir. L’usage qui s’établit peu à peu facile l’apparition de nouvelles conceptions et la mise en œuvre de nouvelles pratiques sociales. C’est ainsi que les ultralibéraux ont gagné la bataille de la « gouvernance » et qu’ils se préparent à mener celle du « bench marking » : un mot bizarre, encore peu diffusé, mais qui recouvre des pratiques dont les conséquences seront redoutables pour les salariés de la zone euro.  

 

Nous avons de bonnes raisons de nous souvenir de la remarque faite lors des batailles entre royalistes et républicanistes à la fin du 19è siècle :  ayant accepté le mot (la République, au sens de l’absence de roi) ils finiront bien par accepter la chose (le régime républicain) disait un des fondateurs de la 3è République – qui n’avait pourtant pas pris de cours de communication chez Jacques Séguéla. Et c’est bien avant la naissance du fringant publicitaire que les communistes firent l’usage littéralement assommant de la langue de bois, qui marquait leur emprise idéologique (le marxisme « horizon indépassable de la pensée » selon Sartre) et les relations de pouvoir au sein du Parti.

Malgré leur dédain affiché pour les « idées abstraites », leur culte du « terrain » et leur religion du « fait », les ultralibéraux ne sont pas en reste. Comme tous les militants, ils mènent la bataille idéologique avec des mots, des formules, des slogans qui sont conçus par des intellectuels, repris par les dirigeants et massivement diffusés par tout un appareil de propagande.

 

MAURRASIQUE

Nous avions ainsi souligné, voici une vingtaine d’année, l’attaque menée contre le principe d’égalité par la droite chiraquienne : à la manière d’un bricoleur récupérant des matériaux dans la décharge d’un ferrailleur, l’opposition à François Mitterrand avaient fabriqué, à partir d’un maurrassisme sommaire (l’égalité niveleuse) et de l’anti-égalitarisme « biologique » de la Nouvelle droite, une critique de l’ « égalitarisme » qui leur permit de justifier un programme favorable aux revenus du capital et aux gros salaires. Mais c’est Alain Minc qui remporta la bataille en étouffant l’idée d’égalité sous une « équité » redéfinie pour les besoins de la cause.

Aujourd’hui, la propagande est beaucoup plus subtile : on utilise des concepts anglo-saxons, qui « font sérieux » et qui sont assez obscurs pour passer, aux yeux de l’opinion publique, pour des coquetteries d’experts.

Tel n’est pas le cas, comme je me propose de le démonter par des travaux pratiques.

L’exercice consiste à repérer un mot nouveau dans le discours de l’oligarchie, en retrouver l’origine puis à le suivre à la trace jusqu’à ce qu’il entre dans le vocabulaire courant.  Je pourrais prendre pour exemple le concept de « gouvernance », mais le travail a été fait, de manière remarquable, par Bernard Cassen dans Le Monde diplomatique.

 

CEDUMINC

Tentons, pour notre part, d’établir la traçabilité d’un terme étrange apparu voici quelques mois dans notre sous-littérature économique : bench marking. Je ne sais pas où et quand le mot apparaît dans les pays anglo-saxons, mais nous l’avions repéré dans le dernier livre d’Alain Minc, l’homme qui dit tout haut ce que l’oligarchie pense tout bas : « Lorsque les pouvoirs publics se livrent au « bench marking », c’est-à-dire à la comparaison avec les pays étrangers, pour justifier la réforme de leur propre administration fiscale et l’obligation à terme, pour eux, de ne pas consacrer à la collecte des impôts une fraction plus élevée du produit intérieur que nos partenaires, que font-ils d’autres que de reconnaître, sans le dire, que le principe de compétition s’est immiscé jusqu’au cœur le plus sacré de l’appareil administratif ? » (www capitalisme.fr, p. 47).

Comment Laurent Fabius et autres avoueraient-ils en effet qu’ils appliquent à l’Etat, institution juridico-politique, ce que M. Minc définit comme « une technique utilisée par les entreprises pour se comparer à leurs concurrents » ? Au mépris du droit public et de l’intérêt général, on privatise l’Etat.

 

CEDUFAUROUX

Le livre d’Alain Minc est publié en septembre 2000. En février 2001, paraît sous l’égide de Roger Fauroux et d’un comparse un énorme pavé, Notre Etat, que nous avons présenté à nos lecteurs comme le programme avancé de l’utralibéralisme.  Explicite ou non, le « bench marking » y est à l’honneur. Dans son introduction, M. Fauroux en personne dénonce la fonction publique comme un « bloc d’improductivité » et constate (sic) que « la mondialisation introduit la concurrence au cœur même de notre Etat, jadis construit comme souverain ». Pierre Joxe renchérit en affirmant que les Etats sont devenus « non plus seulement acteurs, mais objets d’une compétition internationale » et que les privatisations établissent de nouvelles règles : « Le service public soumis à la concurrence, c’est le système institutionnel lui-même qui finit – à sa grande surprise – par être mis en concurrence avec d’autres ». Et d’annoncer que le support de la coordination politique européenne à venir, « c’est la comparaison systématique des coûts que permet la monnaie unique. Non plus des statistiques ésotériques réservées au spécialiste, mais des prix directement comparables par l’usager et par conséquent la possibilité, jusqu’ici impossible, d’une évaluation coût/bénéfice comparative pour chaque fonction collective, pour chaque service public. Ces comparaisons joueront un rôle comparable à ce que fait la concurrence dans le secteur marchand.  […] Organiser le bench marking systématique des fonctions collectives est sans doute l’un des leviers les plus efficaces pour préparer le terrain et accélérer la réforme de l’Etat providence ».

Revoici le « bench marking », qui sera utilisé pour réduire au minimum les politiques sociales des Etats de la zone euro, puisque les dépenses sociales sont exclusivement analysées en termes de coûts, « qui pèsent directement sur la croissance et l’emploi ». Plus les dépenses sociales sont élevées, plus elles nuisent à la compétitivité économique : « Toute la politique sociale doit donc être pensée de manière différente et intégrer la notion de compétitivité territoriale ». Les dirigeants de la CFDT et de la CFTC qui ont fait campagne pour l’euro sont prévenus, mais parions qu’ils n’en tireront aucune conséquence.

 

L’UNICE … ET VOUS

On dira que les opinions de MM. Minc, Fauroux, Joxe et alii n’engagent qu’eux-mêmes. C’est donc par un pur effet du hasard que la même thématique est développée par l’’UNICE – Union des Confédérations Industrielles et d’Employeurs d’Europe – groupe de pression discret mais puissant qui défend les intérêts des patrons face aux organisations de l’Union Européenne.

Publié par Attac, un très long texte de 1999 présente le programme du patronat européen. On y lit notamment que  «Les priorités de l’UNICE pour créer un tel environnement [économique] favorable ont été précisées dans un rapport récent d’étalonnage des performances (« benchmarking »). Il faut agir à tous les niveaux adéquats afin de : réduire les charges fiscales et réglementaires excessives qui pèsent sur le secteur privé et augmenter l’efficience des activités du secteur public; améliorer l’ouverture, la flexibilité et l’adaptabilité de tous les marchés; encourager l’esprit d’entreprise et établir un meilleur équilibre entre les risques et les récompenses liés au fait de mener une activité économique en Europe (…) rendre les marchés de travail plus efficaces et en maximiser les bénéfices en termes de création d’emplois, étant donné que les politiques monétaires nationales ne peuvent plus compenser les coûts non concurrentiels et les rigidités institutionnelles. »

Voilà qui confirme que le « bench marking » est conçu pour écraser les salaires.

 

GARDIEN DE NUIT

Il appartenait évidemment au journal officiel de l’oligarchie de faire entrer le mot et la technique dans la tête des bien pensants. Evoquant le 29 décembre 2001  « la grande fête de l’euro » dans un article lourd d’aveux sur les échecs des Quinze et les illusions de la prétendue monnaie européenne, Eric Le Boucher écrivait que l’euro ne provoquerait pas le «big bang » fédéraliste espéré par une partie de la classe politique mais qu’il facilitera le recours à la technique du bench marking car « l’euro va permettre aussi de confronter les salaires, les retraites, les charges de sécurité sociale et les budgets des ministères des Douze. Ce « benchmarking », nom donné par les économistes aux comparaisons, ne se limitera pas à la sphère privée mais va entraîner peu à peu une remise en cause générale des façons de faire de chaque pays. On saura combien les Allemands dépensent pour leur santé et on évaluera, du même coup, l’efficacité comparée de nos hôpitaux et de nos médecins. On saura combien nous coûtent les services de l’Etat et cette connaissance ouvre la route des changements. »

« Les conséquences pourraient être importantes », ajoute Eric Le Boucher. C’est peu dire : présenté comme « un bon instrument libéral de marché » l’euro va être utilisé pour accentuer le processus de réformes ultralibérales.

 

BRUXELLES

Telle est bien la volonté de la Commission européenne. Dès le lundi 7 janvier, Romano Prodi (son président) a vivement incité les gouvernements de la zone euro à réformer (dans le sens libéral) le marché du travail, les systèmes de sécurité sociale et les retraites, à libéraliser les marchés industriels – notamment celui de l’électricité – et à mieux coordonner les politiques économiques en matière fiscale et budgétaire.

 

CHIRAC

Le même jour, le président de la République exposait sous forme de vœux son programme qui consiste, figurez-vous, à rendre la France plus « attractive » et « compétitive », de façon à « attirer les capitaux et l’activité » et « lutter efficacement contre les délocalisations ».

La boucle est bouclée. Nous savons comment ils vont nous étrangler. Qui osera dénoncer le piège de l’euro ?

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Article publié dans le numéro 786 de « Royaliste » – 21 janvier 2002