Collection disparate de minuscules sociétés de pensée, l’ultragauche a donné au 20ème le meilleur et le pire d’elle-même. Les altermondialistes auraient tort d’aller y chercher leur pitance : ce n’est plus qu’un cimetière d’illusions.

L’ultragauche n’est pas un sujet insignifiant. Mais il relève désormais du champ d’investigation des historiens, qui trouveront dans ces discrets mouvements

généralement étrangers au cours de l’histoire mondiale quelques ruisselets idéologiques. A condition que ces chercheurs soient patients, et qu’ils prennent la précaution d’étudier à fond l’ouvrage de Christophe Bourseiller (1).

Toujours curieux des organisations et des personnalités marginales de toutes tendances, cet explorateur de la galaxie révolutionnaire avait déjà publié des ouvrages sur les maoïstes et les trotskystes – c’est-à-dire sur l’extrême gauche, consciente et très organisée.

Terminer ce cycle de recherches par une analyse de l’ultragauche ne l’expose pas à se répéter ni à croiser à nouveaux les extrémistes précités car la variété de penseurs et de militants révolutionnaires qu’il décrit sont des « poussières d’étoiles » rouges ou noires. Autrement dit, des gauches communistes et anarchistes, qui ne furent ni trotskystes, ni maoïstes, et farouchement hostiles à toutes les formes de communisme institué – à commencer par le stalinisme.

L’ultragauche a donc le charme de l’innocence : elle ne fut pas complices des gardiens de camps soviétiques, chinois, albanais, castristes. Mais ces révolutionnaires aux mains pures furent protégés d’eux-mêmes et des ruses de la raison marxiste par le fait qu’ils ne firent pas la révolution.

Ces purs et durs, souvent pesants, parfois pittoresques, peuvent être regroupés en plusieurs familles qui descendent de Babeuf, de Fourier, de Proudhon, de Bakounine, de Marx. Tout en prévenant que toute classification de l’ultragauche est mutilante, Christophe Bourseiller distingue utilement une famille « germano-hollandaise » (connue par le courant conseilliste d’Anton Pannekoek), une famille « italienne » (marquée notamment par Amadeo Bordiga ), des communistes libertaires (le français Daniel Guérin) et les célèbres situationnistes.

Ces familles sont constituées de groupes peu nombreux, gros producteurs de textes théoriques qui n’ont eu aucune influence sur les masses. Mais quelques sociétés de pensée et quelques maisons d’éditions virent naître et s’affirmer des chercheurs, des écrivains, des philosophes qui ont marqué le mouvement de la pensée européenne au 20ème siècle. Pour ce qui concerne la France, Christophe Bourseiller insiste sur la matrice que fut Socialisme et Barbarie (Cornélius Castoriadis, Claude Lefort), sur le rôle des Editions Champ libre (Gérard Lebovici, Gérard Guégan), sur l’influence du philosophe Henri Lefebvre…

Cependant, les auteurs les plus féconds ont écrit l’essentiel de leur œuvre après avoir quitté les cénacles de l’ultragauche et les écrits des maîtres-penseurs de cette mouvance sont aujourd’hui d’un très faible intérêt : un altermondialiste en quête d’utopie n’y trouvera pas sa pitance, mais seulement des illusions mortes et le souvenir d’odieuses dérives intellectuelles.

Ainsi, Christophe Bourseiller explique très clairement comment des militants de l’ultragauche regroupés autour des éditions de la Vieille Taupe en sont venus à prendre la défense du négationniste Faurisson. Leur logique délirante explique en partie la mort de l’ultragauche. Puis l’effondrement de l’Union soviétique priva l’ensemble de la mouvance du grand Adversaire. Ceci au moment où les intellectuels de l’ultragauche étaient épuisés par leur vaine exploration du marxisme dans ses diverses expressions et manifestations. Perdus au fond de leurs impasses, ils ne comprirent pas la menace radicale que faisait peser le nazisme sur l’humanité et demeurèrent pour la plupart étranger aux souffrances et aux luttes des peuples européens pendant la Seconde Guerre mondiale.

Ces révolutionnaires sans révolution ne voulaient rien savoir de l’histoire, ni du pouvoir, ni des nations. Ceux qui les rejoignent aujourd’hui dans le rejet du politique seront à leur tour immanquablement broyés.

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(1) Christophe Bourseiller, Histoire générale de l’ultragauche, Denoël, 2003.

 

Article publié dans le numéro 836 de « Royaliste » – 12 avril 2004