Il est à la mode, aujourd’hui, dans les cercles de l’intelligentsia de droite, de dénoncer « l’égalitarisme ». Dénonciation vaine par ce qu’elle vise, et odieuse par ce qu’elle cache. S’il s’agit de dénoncer l’utopie du nivellement universel, l’offensive droitiste ressemble à celle de don Quichotte contre les moulins à vent. Personne en effet ne songe sérieusement à réaliser l’égalisation totale des conditions de vie et des rémunérations. Mais nous savons que la Nouvelle droite, malgré l’édulcoration récente de ses thèmes, cherche en fait à faire passer l’idée d’une aristocratie raciale, débarrassant la société de sa « lie » et de son « écume » biologique selon le vœu des signataires nazis de la « charte d’Uppsala ». (1)

En attendant le triomphe des « maîtres » et l’édification de ce « meilleur des mondes », la nouvelle droite adopte, politiquement et socialement, les positions de l’ancienne. Mieux encore, elle n’hésite pas à proclamer bien haut la nécessité des hiérarchies sociales actuelles, que la vieille droite défendait honteusement. Il n’est que de lire, pour s’en convaincre, le Figaro-magazine : le sous-nietzschéisme de M. Pauwels fait bon ménage avec l’apologie de la richesse la plus insultante et la promotion des loisirs pour membres de la jet society.

L’INSOLENCE DE L’ARGENT

Je ne cherche pas à faire de la démagogie, ou à prôner une morale de l’austérité. Mais il y a une insolence de l’argent, un cynisme des privilégiés de la fortune qui ne doit pas être passé sous silence. Surtout au moment où M. Barre exige des Français qu’ils se serrent la ceinture. Surtout au moment où des études effectuées par des organismes officiels mettent en évidence les inégalités criantes de la société française.

Sans doute, les analyses de l’INSEE et du Centre d’Etude des Revenus et Coûts ne sont pas parfaites. (2) D’une part, elles se fondent sur des enquêtes effectuées en 1975, ce qui interdit de mesurer les effets du « libéralisme avancé ». D’autre part, elles laissent dans l’ombre un certain nombre de données importantes (thésaurisation de l’or, possession d’objets d’art) qui rendent imprécis les chiffres publiés. Il n’en demeure pas moins que ces indications sont précieuses.

Tout le monde sait que les inégalités de salaires sont importantes en France. En 1976, 34 % des salariés gagnaient moins de 2 000 F par mois, et 22,5 % entre 2 000 et 2 500 F, alors que certains salariés du secteur privé et semi-public gagnaient en moyenne 132 000 F par an.

Ces chiffres sont peut-être frappants, mais ils ne disent pas l’essentiel : à savoir que les personnes pauvres ou à revenus modestes accéderont difficilement à l’aisance et très rarement à la fortune, alors que la richesse engendre une richesse toujours plus grande. L’analyse des revenus et l’étude des patrimoines vérifie cette loi. Un ouvrier, un employé, un fonctionnaire, vit de son salaire, des revenus provenant des transferts sociaux et parfois de revenus immobiliers. Mais l’ardeur au travail, l’effort d’épargne et la bonne gestion des biens n’entraîneront jamais ou presque un accroissement important de patrimoine : pour « faire » de l’argent il faut déjà en recevoir beaucoup, pour accroître son patrimoine il faut déjà posséder des biens importants.

Une cascade de chiffres révèle cette logique de l’inégalité, et la concentration des patrimoines entre les mains d’une minorité de privilégiés.

LOGIQUE DE L’INEGALITE

Si l’on observe le patrimoine brut des foyers, on constate que 10 % des foyers ayant les revenus les plus élevés détiennent 35 % du total des patrimoines des particuliers. En revanche, 50 % des foyers ayant les revenus les plus faibles ne détiennent que 25 % de ce patrimoine total.

Si l’on observe les revenus de la propriété, on se rend compte de ceci : 8 % des ménages se partagent 22 % des revenus de la propriété ; les ménages d’industriels et de gros commerçants tirent de leur patrimoine un revenu qui est en moyenne 47 fois plus élevé que celui obtenu par un ménage ouvrier ; les cadres supérieurs perçoivent 23 fois plus, en moyenne, de leurs propriétés, que les ouvriers – alors que le revenu total de ces cadres supérieurs n’est « que » 2,9 fois plus élevé. Si l’on observe la répartition des actions, on s’aperçoit que 11 % des foyers (ceux qui ont les revenus les plus élevés) détiennent 47 % de la masse totale des actions.

La conclusion de I’ INSEE est la suivante : la grande richesse est réservée à ceux qui sont déjà riches. Ce sont les déjà-riches qui bénéficient des avantages en nature (voiture de société, frais généraux …), qui échappent le plus facilement à l’impôt, qui possèdent cet or et des objets d’art que les statisticiens n’ont pas pu comptabiliser. Il n’est donc pas étonnant que la fortune soit concentrée en quelques mains : presque la moitié de la fortune totale (45 % exactement) est détenue par 5 % des ménages. Il faut ajouter que les privilégiés de l’argent sont aussi les privilégiés du savoir : transmission du patrimoine immobilier et transmission du patrimoine intellectuel vont de pair. En observant M. Giscard d’Estaing, sa caste et ses grands électeurs, il devient en outre évident que les privilégiés du savoir et de l’argent sont aussi les détenteurs du pouvoir politique et économique.

Face à cette immense injustice, on comprend que le comte de Paris, répondant aux questions de La Croix, n’écarte pas la possibilité d’un socialisme « à la suédoise ». La Suède, pays trop bureaucratique, a cependant réduit l’injustice puisque 60 % du patrimoine total était détenu par 2 % des Suédois en 1920, et par 35 % en 1975. D’autres méthodes fiscales et une lutte rigoureuse contre la spéculation peuvent aboutir à une plus grande justice, sans que la bureaucratie et l’absence de « motivation » dans le travail en soient les conséquences. A condition que le Pouvoir soit libéré des puissances financières, et rompe avec la caste des privilégiés. Qui mieux que le comte de Paris pourrait incarner cette liberté du pouvoir qui est la condition première de la justice ?

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(1) voir L’Express du 29 septembre

(2) Economie et statistiques numéro 114 ; Documents du CERC numéros 37-38 et 49

Editorial du numéro 301 de « Royaliste » – 18 octobre 1979