Sommes-nous de pauvres créatures manipulées, plongées dans un nouvel enfer totalitaire ? Cette analyse terrorisée et terrifiante de la tyrannie des marchés, de la dictature des médias et de l’absolue domination de l’idéologie ultralibérale fait l’objet d’une critique fondée.

En politique, faire erreur sur le concept utilisé conduit à se tromper de combat. C’est ce qui est en train d’arriver aux milieux les plus influents de l’antimondialisme militant (les dirigeants du Monde diplomatique et du mouvement Attac) qui commettent la même erreur que les anticommunistes frénétiques au temps de la guerre froide : pour nous démontrer que le mal est vraiment mauvais et le diable totalement diabolique, ils en viennent à décrire un ennemi tout puissant, omniprésent et d’une intelligence stratégique sidérante. En résulterait une entreprise totalitaire de contrôle des corps et des esprits par les « nouveaux maîtres du monde » domiciliés à la Maison Blanche, au FMI, la Banque mondiale, à TF1 et chez Mc Donald.

Cette vision manichéenne a l’avantage de favoriser des mobilisations impressionnantes, mais toujours menacées par la violence sacrificielle. Elle a l’inconvénient de présenter aux citoyens tentés par la révolte et en attente de révolution une vision décourageante de la lutte en cours : ce n’est pas une occupation d’usine en Normandie qui impressionnera le patron de la Federal Reserve, ni même un défilé dans les rues de Porto Alegre.

Ecrire cela, c’est s’exposer à l’accusation de complicité avec l’ennemi. Critiquer les autorités critiques et combattantes, c’est faire le jeu de leur adversaire. Jean-Pierre Le Goff, qui attaque nommément les théoriciens du nouveau totalitarisme  (Ignacio Romanet) et du « gouvernement invisible » (Pierre Bourdieu)  a pris avec courage le risque d’une totale marginalisation puisqu’il a donné maintes analyses implacables de la « barbarie douce » engendrée par la modernité libérale et par les idéologues du management.

Un procès en anti-antimondialisme serait d’autant plus injuste que la thèse défendue par Jean-Pierre Le Goff le place à l’extrême pointe de la lutte contre l’ultralibéralisme. Son nouveau livre est intellectuellement tonique et politiquement mobilisateur parce qu’il ramène le danger à une plus exacte mesure. Il n’y a pas au sens strict de tyrannie des marchés, mais des tensions complexes et des pulsions contradictoires qui produisent un chaos croissant marqué par des faillites retentissantes et des banqueroutes inouïes. Il n’y a pas d’emprise médiatique sur les esprits, puisque les médias sont sans esprit – une succession d’instantanés (images et verbiage) ne pouvant tenir lieu de pensée. Il n’y a pas de gouvernement mondial, mais des oligarchies composées de gens qui se déclarent impuissants – ce qui ne les empêche pas de décider n’importe quoi, hors de toute vision historique et de tout raisonnement politique. L’adversaire est fragile, confus, irrésolu, aveugle à la logique mortifère de ses conflits internes : de telles nouvelles ont toujours réjoui les états majors, surtout ceux qui ont des coffres vides et peu de soldats.

Autre heureuse confirmation : en Europe, en Amérique aussi, nous continuons à vivre en démocratie, ce qui nous laisse tout de même de fortes possibilités d’action. Mais il est vrai que les sociétés développées sont en proie à une « modernité » qui évoque, par nombre de ses traits, les systèmes totalitaires. En s’appuyant sur Annah Arendt et Claude Lefort, deux excellents penseurs du phénomène totalitaire, Jean-Pierre Le Goff dresse la liste des ressemblances. La communication moderne évoque la propagande totalitaire, la thématique de la « transparence » (diffusée par des organismes opaques), le refus de penser au nom d’une totale adéquation au « réel », la mobilisation de l’individu pour le projet entrepreneurial, le brouillage conceptuel, la confusion des statuts, la destruction des symboles et l’indétermination des signes qui caractérisent à la fois les systèmes hitlérien et stalinien et la modernité.

Mais cette modernité, aussi pernicieuse et violente soit-elle, n’est pas totalitaire faute de projet historique, d’idéologie cohérente, de parti unique rassemblé autour d’un chef qui domine la population par la terreur. Nous avons la liberté de faire de la politique, et de la refaire. Profitons-en.

***

(1) Jean-Pierre Le Goff, La démocratie post totalitaire, La Découverte, 2002.

 

Article publié dans le numéro 787 de « Royaliste » – 4 février 2021