Divers politiciens invoquent la civilisation chrétienne et tentent de mobiliser le catholicisme. Ils feraient bien de se remémorer les tensions propres au christianisme et de s’intéresser au savant débat qui eut lieu au XXe siècle sur la question du théologico-politique.

La Révolution française n’est pas un bloc. Le catholicisme non plus. On invoque trop souvent, dans le débat public, une “tradition chrétienne” confondue avec le catholicisme imaginé comme un ensemble immuable et compact de doctrines, de règles et de rites. Or la médiation chrétienne est instable comme l’ont montré les conflits théologiques dans le christianisme et l’opposition entre la monarchie chrétienne et l’autorité religieuse en Angleterre et en France.

De surcroît, on a tendance à confondre la pensée chrétienne du Politique et la théologie politique alors que ces deux mots accolés, qui n’ont pas le même sens en français et en allemand, sont une invention moderne, en réaction au rejet de la transcendance par les penseurs de la modernité. Ainsi, Carl Schmitt (1888-1985) invente une politische Theologie qui sacralise le Politique. Dans Catholicisme romain et forme politique que le juriste allemand publie en 1923, la théologie et l’ecclésiologie catholique-romaine sont mobilisées au profit d’une institution politique capable de disqualifier le communisme aussi bien que la démocratie libérale.

Pour Schmitt, l’Eglise fondée par le Christ a pour mission d’appeler l’homme au Salut. L’institution romaine assure une médiation qui inscrit l’existence du croyant dans une visée – celle d’un monde réconcilié dans sa bonté originelle – sous l’égide du souverain pontife qui est infaillible. Aussi l’Eglise, prolongement de l’Empire romain, formerait-t-elle un rempart contre toutes les maladies modernes : le socialisme et l’anarchisme, aussi bien que la rationalité techno-économique. La supériorité de l’Eglise, c’est qu’elle repose sur une autorité légitime : le magistère romain représente le Christ et assure le lien entre la cité humaine et l’Incarnation. L’Eglise est le modèle de la représentation juridico-politique qui vient d’en-haut mais elle ne se substitue pas à l’Etat. En contradiction avec le principe de médiation, Carl Schmitt l’invite cependant à prendre parti, “comme elle fut du côté des contre-révolutionnaires dans la première moitié du XIXe siècle”.

Dans les essais qu’il consacre à Donoso Cortès entre 1920 et 1929, Schmitt loue le réactionnaire espagnol de proclamer révolue l’époque de la monarchie constitutionnelle et de vouloir une dictature capable d’exprimer l’absolu du pouvoir souverain et de faire advenir une société homogène. Il n’est pas étonnant que Carl Schmitt ait vu dans le national-socialisme le moyen de fonder un Etat total, fondé par ses soins dans une théologie.

La politische Theologie schmittienne a été vigoureusement dénoncée par Erik Peterson (1890-1960). Ce brillant universitaire luthérien converti au catholicisme en 1930 fut un opposant résolu au nazisme et au courant de la Reichstheologie. Dans Le monothéisme comme problème politique, publié en 1935, Erik Peterson ne se contente pas de récuser le nazisme théologique : il affirme qu’il ne peut y avoir de théologie politique, dès lors qu’il s’agit de justifier la forme politique de la souveraineté de l’Etat. L’argumentation est solidement étayée, au rebours d’Aristote qui affirme que l’unité politique vient illustrer l’unité métaphysique. Le concept de monarchia reçu des Pères de l’Eglise avait été utilisé par Eusèbe de Césarée pour établir une convergence providentielle entre l’Eglise et l’Empire romain. Erik Peterson récuse ce providentialisme et montre que la théorie de la monarchie divine est incompatible avec le dogme de la Trinité. Pour lui, “le monothéisme comme problème politique était issu de la reconfiguration hellénistique de la croyance juive”. En fusionnant le Dieu des juifs et le principe monarchique de la philosophie grecque, l’Eglise affirme contre les païens que la Pax romana accomplit les prophéties bibliques. “Mais la doctrine de la monarchie divine ne pouvait que se heurter alors au dogme trinitaire, et l’interprétation de la Pax Augusta à l’eschatologie chrétienne. Ainsi se trouve non seulement réglée la question théologique du monothéisme comme problème politique, et la foi chrétienne libérée de son lien à l’Empire romain, mais aussi fondamentalement accomplie la rupture avec cette “théologie politique » qui abusait du message chrétien pour légitimer une situation politique ».

Dans sa présentation de la controverse, Bernard Bourdin écrit que la thèse de Peterson est cohérente avec le monothéisme chrétien mais présente une faille majeure : l’argumentation, qui porte sur les premiers siècles chrétiens, ne prend pas en compte les reconfigurations théologico-politiques médiévales et postmédiévales au cours desquelles le catholicisme a entériné des pouvoirs temporels tout en les soumettant à sa critique, au nom de la transcendance divine. Carl Schmitt répondra à Erik Peterson après la guerre, dans Théologie politique II, en lui reprochant de liquider le problème théologico-politique par choix politique et de négliger le fait démocratique qui élimine la coïncidence entre monarchisme et monothéisme. Le débat est d’autant plus intéressant que Schmitt et Peterson s’accordent sur l’incompatibilité entre la forme politique de l’Eglise et l’Etat séculier…

Bernard Bourdin note que “Vatican II a donné raison à Peterson en disqualifiant la théologie politique de Schmitt, et plus précisément sa sociologie politique de l’Eglise catholique”. Mais Peterson n’apporte pas de réponse satisfaisante quant à la situation de l’Eglise catholique dans la société démocratique. Le long et savant débat entre le juriste et le théologien “a l’immense mérite de mettre en évidence l’impensé politique du catholicisme au XXe siècle, impensé qui demeure !”, souligne Bernard Bourdin qui a par ailleurs montré que l’effacement de la “théologie politique” permettait d’envisager une théologie du politique (2) capable de fonder l’autonomie de la société démocratique et libérale.

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(1) Erik Peterson, Carl Schmitt, Théologie politique, La controverse, Le monothéisme comme problème politique suivi de Catholicisme romain et forme politique, Introduction de Bernard Bourdin, Le Cerf, 2021.

(2) Bernard Bourdin, Le christianisme et la question du théologico-politique, Le Cerf, 2016, et ma présentation dans le numéro 1104 de “Royaliste”, reprise sur mon blog.

Article publié dans le numéro 1225 de » « Royaliste » – 3 janvier 2022