Ne pas regarder la télévision pour s’informer sur la marche du monde, mais pour voir ce qui intéresse les journalistes. Le conseil donné naguère par Pierre Bourdieu gagne chaque année en pertinence. Dès lors qu’on l’observe à distance, le spectacle médiatique de la pré-campagne devient fascinant. On y trouve tous les degrés du faux, du falsifié, du fallacieux, jusqu’à l’absurde.

Il y a la douce folie des sondages. Utilisés comme des instruments de mesure aussi précis qu’un thermomètre, ils ont des particularités  thermométriques peu communes : tantôt ils font monter la température, tantôt ils la font baisser mais il arrive aussi qu’ils tuent le patient ! Un candidat crédité de 2% en pré-campagne va traîner comme une croix ce chiffre pendant la campagne car il y a une vertu autoréalisatrice des sondages comme il y a une vertu dormitive de l’opium. Un autre compétiteur qui campe fièrement à 13% peut tout à coup passer sous la barre des 10% et dégringoler tout au long de la campagne – nous avons connu cela avec Jean-Pierre Chevènement. Le sommet de l’absurde est dépassé quand un Éric Zemmour, qui n’est pas un candidat déclaré, passe devant tous les autres adversaires du président sortant.

Des commentateurs se demandent pourquoi Éric Zemmour monte si vite et si haut. Débat absurde puisque la réponse est sur le plateau ! C’est la gent médiatique qui crée un événement fictif par l’inflation de ses bavardages engendrée par des sondages qui reflètent l’hystérie télévisée et les couvertures des magazines, elles-mêmes choisies en fonction des sondages. C’est ainsi que se crée une énorme bulle médiatique aussi spéculative que les bulles financières.

La frénésie sondagière nous fait oublier que ce sont des produits commerciaux, fabriqués à partir de consultants rétribués qui font partie de la population habituée à Internet. C’est ce panel restreint qui doit se prononcer sur une liste hypothétique de candidats – les résultats douteux étant illégalement publiés sans indication de la marge d’erreur.

A la fiction sondagière, s’ajoutent les bavardages journalistiques sur le programme des candidats. L’un veut arrêter l’immigration. L’autre veut augmenter le salaire des enseignants. Le troisième va défendre la cause animale. C’est là une vision absolutiste de la présidence de la République, celle d’un homme qui est censé faire et défaire les lois. On oublie le gouvernement et le Parlement, comme s’il était acquis que le chef de l’Etat était naturellement le chef du gouvernement et le chef de la majorité. Est-t-il bien sûr que la victoire d’Emmanuel Macron entraînerait celle de la République en Marche ? Sur quelle majorité s’appuierait Marine Le Pen ? Éric Zemmour pourrait-il constituer en quelques mois un parti à sa dévotion ?  On disserte sur une fiction ultra-présidentialiste, on prend les paris sur le nouveau démiurge en oubliant que, tous les cinq ans, l’élu qui avait promis monts et merveilles nous annonce tôt ou tard que les marges de manœuvre sont étroites en raison des contraintes européennes. N’en doutons pas, le discours sur la charge écrasante de la dette est déjà rédigé à l’intention du vainqueur de droite, de gauche ou d’ailleurs…

Nous étions dans la phase zemmourienne du délire médiatique quand fut annoncée le décès de Bernard Tapie. “Mort d’un géant”, lisait-on sur un bandeau de BFMTV. Le dimanche médiatique fut consacré au personnage avec répliques cérémonielles diffusées en direct les jours suivants. On oublia les ouvriers et les ouvrières de Terraillon, de Manufrance, de Testut, de Wonder, d’Adidas… victimes de ce dépeceur sans foi ni loi. On oublia que cet escroc laisse plus de 600 millions de dettes, pour la plupart irrécupérables. Sur le théâtre de l’absurde, le milieu politico-médiatique rendait hommage à l’un des siens pour l’étonnant spectacle qu’il avait donné – sans s’apercevoir que ces funérailles illustraient avant tout la sécession des élites.

Alors qu’on discourait en haut lieu sur Zemmour et Tapie, un groupe discret publiait les résultats d’une enquête sur les agents des services publics (1). Nous y apprenons que 80% des personnes interrogées, de tous âges et statuts, déclarent être confrontées à un sentiment d’absurdité dans le travail – d’abord parce que le service de l’intérêt général est de plus en plus largement sacrifié. Ajoutons les humiliations de toute nature que subissent d’innombrables salariés du secteur privé, les personnes privées d’emploi et celles qui sont contraintes à un travail servile. Il y a là une colère latente, dont les Gilets jaunes ont été la première manifestation, qui confondait dans le même rejet violent les médias télévisés et l’oligarchie politique.

Quel que soit le résultat de la pré-campagne sondagière, puis celui de l’élection présidentielle et des législatives, la colère qui explosera prendra la forme d’une lutte de classes qui balaiera comme fétus de paille les privilégiés du système – y compris les provocateurs qui ont grandi à l’ombre des patrons de la presse et qui n’existent qu’avec leur permission.

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(1) Collectif Nos services publics. Enquête disponible sur le site nosservicespublics.fr

Editorial du numéro 1218 de « Royaliste » – 12 octobre 2021