Les gouvernements français, quelle que soit leur étiquette, sont mal armés face au terrorisme. Quant aux thèses extrémistes, si négligentes du droit et de la liberté, elles nous entraîneraient vers le piège que nous tend le terrorisme. Plutôt que de se donner bonne conscience en criant plus fort que les autres, plutôt que d’inscrire la question dans les rivalités partisanes, tentons de pénétrer la Raison terroriste.

Depuis une quinzaine d’années, les études sur le terrorisme se sont multipliées, et conduisent à deux thèses opposées. L’une entend démontrer que toutes les actions subversives et violentes dont est victime l’occident sont conçues par un centre unique. La seconde souligne les différences et les oppositions entre les divers types de terrorisme et se contente d’établir un répertoire : il y a des terrorismes régionalistes, nationalistes, révolutionnaires, importés, etc. Le dénombrement empirique n’explique rien et la théorie du complot explique trop. Sans doute est-il difficile de prendre cette dernière en défaut : il suffit d’une arme trouvée dans une cache, d’un voyage à Moscou ou à Tripoli, pour faire apparaître la chaîne diabolique. Pourtant ces indices sont fragiles et révèlent leur caractère artificiel dès qu’on peut avoir une connaissance intime des grands mouvements terroristes. Ainsi, en Allemagne et en Italie, les milliers d’enquêtes, de procès et d’aveux ne permettent pas d’établir une quelconque responsabilité soviétique. Cela ne signifie pas l’absence de toute relation entre les groupes terroristes et entre ceux-ci et certains Etats. Des camps d’entraînement existent dans certains pays qui ne se privent pas de financer des groupes terroristes et il est notoire que des Allemands ont participé à nombre d’actions aux côtés de Palestiniens. Mais supposer qu’un tyranneau local tire toutes les ficelles, hier en Italie, aujourd’hui en Nouvelle-Calédonie, en Corse et sur le territoire métropolitain relève de la pure fantasmagorie.

Doit-on, par conséquent, conclure au rejet de ces deux types d’explication ? Ce serait négliger les éléments de vérité qu’ils contiennent. L’analyse empirique nous rappelle opportunément qu’on ne peut confondre l’attentat tyrannicide et les bombes jetées dans la foule, les actions de la résistance anti-nazie et l’exécution des passagers d’un avion américain. Quant à la thèse du « chef d’orchestre », elle manque assurément de pertinence, mais on peut la considérer comme une fausse réponse à une bonne question. Le lien entre les terrorismes n’est pas celui qu’elle croit, mais ils participent tous, peu ou prou, à un « projet » commun.

L’enjeu du terrorisme

Le terrorisme, dit-on, vise à déstabiliser la société, à ruiner la démocratie, à détruire l’Etat de droit. L’observation vaut pour le terrorisme révolutionnaire, elle est moins pertinente pour le terrorisme international, elle ne rend pas compte des luttes de libération ni du terrorisme d’Etat. Retour à l’empirisme ? Pas du tout. Sous ses diverses formes, à des degrés divers, le terrorisme a pour cible la légitimité du pouvoir, qu’il veuille la détruire, l’affaiblir, la fonder ou la renforcer. Prenons Robespierre comme symbole du terrorisme d’Etat. Loin d’être fou ou sanguinaire, l’Incorruptible se veut l’accoucheur d’une nouvelle légitimité, qui serait celle du gouvernement populaire. L’élimination du roi, des « aristocrates », des « brigands » de la Vendée et des comploteurs de tout poil n’a d’autre objectif que de dégager le terrain pour cette nouvelle fondation. Les luttes de libération nationale expriment cette même visée, fondatrice ou restauratrice. La Résistance française commence par un discours de légitimation : la victoire sur l’Allemagne implique l’unité de la nation autour d’un gouvernement légitime, et pas seulement la participation à des opérations militaires. Autant que les Allemands, le terrorisme résistant frappe les représentants de Vichy pour montrer à la population qu’il ne s’agit pas de protecteurs, mais de traîtres. Et Vichy se défend de la même manière en faisant condamner de Gaulle à mort. D’où le caractère essentiellement politique du conflit. Il s’agit d’obtenir l’adhésion de la population à un pouvoir ou à un contre-pouvoir par l’utilisation des mêmes symboles (le Général, le Maréchal), des mêmes institutions (l’Etat français, le Gouvernement provisoire) et des mêmes procédures (condamnation des traîtres par Vichy et Alger, exécution des agents de l’étranger). C’est cette symétrie qui explique les drames de conscience et tant de choix désastreux. L’épisode de la décolonisation, en Algérie notamment, tourne autour de la même question : un pouvoir tente de justifier sa présence, un autre la conteste radicalement en créant un gouvernement, une armée régulière, des tribunaux, le terrorisme n’étant que la forme extrême de ce déni de légitimité.

Sous le délire verbal des Brigades Rouges et de la « Bande à Baader », c’est encore la question de la légitimité du pouvoir qui est posée. Par ses attentats, la Fraction Armée Rouge entend dévoiler la « véritable nature » du régime politique allemand : non pas démocratique mais fasciste, non pas libre mais inféodé à l’impérialisme américain. A la violence révolutionnaire, répondra une répression policière qui incitera le peuple à suivre son avant-garde. De même les Brigades rouges veulent, en frappant l’Etat, révéler sa faiblesse et faire apparaître le véritable visage des forces qui le soutiennent la Démocratie chrétienne notamment. Les attentats qui secouent la France depuis plusieurs mois ne s’inscrivent pas aussi nettement dans cette contestation radicale du pouvoir. Il s’agit surtout, pour les terroristes venus du Proche-Orient, de faire pression sur le gouvernement pour qu’il libère des prisonniers, et infléchisse ou abandonne sa politique proche-orientale. La suspicion sur la légitimité de l’Etat n’en est pas moins jetée par le « Comité de solidarité avec les prisonniers arabes » lorsqu’il dénonce les gouvernements « inféodés » à l’impérialisme américain. Encore une fois il s’agit de distendre le lien entre le pouvoir et la population.

Logique des conflits

Etablir une relation entre les diverses formes de terrorisme ne signifie évidemment pas qu’on met sur le même plan de Gaulle et Pétain, Ben Bella et Baader, Action Directe (qui a repris la stratégie italienne) et Robespierre : leur seul point commun, mais il est essentiel, est l’objet même de leur lutte. D’où une logique du conflit terroriste qui prend la forme d’une rivalité mimétique. Parce qu’il convoite le pouvoir, parce qu’il désire obtenir la légitimité, le terroriste en vient à reproduire les structures et le comportement de son détenteur effectif. On sait que, pour réussir, tout mouvement révolutionnaire doit créer un phénomène de double pouvoir : ainsi pendant la Révolution française (sections et clubs), dans la Russie de 1917 (les soviets) et pendant la guerre civile espagnole (le Parti communiste dans le camp républicain). Nous avons évoqué la Résistance française créant un gouvernement provisoire pour mieux établir l’illégitimité de Vichy. Il est frappant de constater que les Brigades Rouges ont imité les structures qu’elles cherchaient à abattre, mais cette fois sur un mode dérisoire et odieux : tribunaux populaire, embryon d’armée (le « parti combattant »), esquisse de gouvernement clandestin prétendant parler au nom du peuple.

Faut-il en conclure qu’entre la violence révolutionnaire et le terrorisme d’Etat, c’est « du pareil au même » ? Doit-on estimer que le conflit de légitimité tourne toujours au profit du plus violent, du plus efficace, du mieux organisé lequel emporte finalement l’adhésion d’une opinion versatile ? En d’autres termes, il s’agit de savoir s’il faut lutter, avec qui et comment.

Comment en sortir

Seule une lecture superficielle de l’histoire permet le jugement cynique et le commentaire désabusé. Il y a, chacun le sent, une différence fondamentale entre la Résistance française et les Brigades Rouges, que les critères habituels de légitimité permettent d’établir. La Résistance s’inscrit dans la tradition d’indépendance nationale, son gouvernement respecte les règles de droit, et c’est à ce double titre qu’elle se fait reconnaître par les Français. Les Brigades Rouges s’efforcent d’imiter cette légitimité (lutte antiimpérialiste, tribunaux populaires, pouvoir ouvrier) mais la population reste absente du conflit avant de devenir hostile aux terroristes, tant leurs discours sont délirants, tant leurs actes sont odieux. Cette absence de lien entre les révolutionnaires italiens, allemands et français et la population entraîne les premiers à une conduite de plus en plus hallucinée qui pousse à l’extrême les travers prêtés à l’adversaire. Face à la « violence d’Etat », la violence pure et gratuite. Face à la justice répressive, l’exécution des traîtres et l’obsession du complot. Face au vide de la société moderne, un nihilisme total. D’une façon ou d’une autre, le dernier acte terroriste est toujours suicidaire.

En désignant l’enjeu du conflit créé par le terrorisme, en observant sa logique, il est possible de dégager les principes et les méthodes qui permettent de l’affronter :

– Face à la violence, la force du pouvoir réside dans sa légitimité : s’il s’inscrit dans l’histoire, s’il est garant de la justice et de la liberté, s’il bénéficie de l’adhésion populaire, il ne risque pas d’être déstabilisé.

– Le terrorisme tente de briser ou d’affaiblir le lien entre le pouvoir et le peuple. Le maintenir dépend de l’attitude du premier et du comportement des médiateurs entre le gouvernement et l’opinion : la solidarité doit prévaloir sur les luttes politiciennes ordinaires.

– Le pouvoir sera d’autant mieux soutenu qu’il échappera à la relation mimétique dans laquelle le terrorisme veut l’enfermer. La transgression des règles de droit, l’utilisation du contre-terrorisme et de la torture sont autant de « preuves » de l’illégitimité que le terrorisme tente d’établir. Les méthodes nazies n’ont pas empêché, au contraire, la France de devenir résistante. Et c’est dans le respect de la légalité (et sans rétablissement de la peine de mort) que l’Italie est sortie de ses « années de plomb ». L’efficacité policière ou militaire, qui ne doit pas être négligée, doit être mise au service de l’autorité légitime.

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BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE

« Cité » n°2: l’épreuve du terrorisme.

Marcelle Padovani : «Vivre avec le terrorisme » (Calmann-Lévy).

Hans Joachim Klein:  «La mort mercenaire » (Seuil).

François Furet, Antoine Limiers et Philippe Raynaud : «Terrorisme et démocratie» (Fayard).

N.B. cette trop rapide étude doit beaucoup au séminaire que le CREA (Ecole Polytechnique) a consacré à la relation terroriste, le 21 mai 1984.

Article publié dans le numéro 455 de « Royaliste » – 1er octobre 1986