Depuis les attentats du 11 septembre, le discours sur la Terreur islamiste et l’exaltation du Martyre des purs musulmans inventent un monde idéalement manichéen mais pétri de très réelles et violentes contradictions. Est-il possible de sortir de ce mauvais scénario ?

Comme Jacques Chirac et Dominique de Villepin avaient refusé de participer à l’invasion de l’Irak, comme l’armée française était jusqu’à ces derniers mois discrètement présente sur le théâtre afghan, comme il n’y a pas eu d’attentats spectaculaires sur le territoire national depuis 1995, beaucoup de Français ont regardé de fort loin la confrontation entre George W. Bush et Oussama Ben Laden.

La décision de réintégrer complètement l’OTAN et la reprise du discours antiterroriste par Nicolas Sarkozy pour justifier un renforcement de notre action militaire en Afghanistan obligent à reprendre toute l’histoire de la bataille que se livrent les Américains, hérauts de la prétendue « famille occidentale », et les diverses fractions extrémistes de l’Islam.

Universitaire, chercheur reconnu, auteur de nombreux ouvrages qui font autorité, Gilles Kepel souligne dans un récent ouvrage (1) la portée des deux « Grands Récits » qui, après la fin de la Guerre froide, ont forgé une partie de l’imaginaire mondial et engendré divers types d’actions violentes.

Bien entendu, le monde n’est toujours pas divisé en deux camps, contrairement à ce que voudraient nous faire croire les concepteurs du scénario hollywoodien qui se déroule depuis le 11 septembre grâce à deux metteurs en scène de talent : George W. Bush, d’une intelligence limitée mais qui bénéficie du concours efficace des néoconservateurs ; Oussama Ben Laden, diable idéal qui dirige plus ou moins Al Qa’ida. Plusieurs grandes puissances (Chine, Russie) ne participent pas à la « croisade » américaine pour le triomphe du Bien et les différentes fractions islamiques se livrent à des guerres sans merci.

Bien entendu, comme dans tout schéma manichéen, les deux rivaux sont complices et se désignent l’un l’autre comme Héros absolus, comme parfaites figurations du Bien ou du Mal. Dans cette lutte à mort, il faut que l’adversaire soit fantasmatiquement renforcé au point de représenter, dans son monde, la Toute-Puissance qui sera vaincue par une Puissance encore plus grande. Un jour, la Terreur islamiste sera vaincue par la Démocratie américaine. Un jour, le Martyre de ceux qui combattent et se suicident au nom d’Allah entraînera la perte des Etats-Unis et de leurs alliés –à commencer par Israël…

Ce type de récit est vieux comme le monde et, une fois de plus, nous constatons avec Gilles Kepel l’échec des protagonistes.

Echec militaire des Américains en Irak et en Afghanistan, échec de leur projet politique au Proche-Orient où leur adversaire iranien a marqué de nombreux points grâce aux chiites irakiens, grâce au Hezbollah sur le territoire libanais… Effondrement de leur discours sur les « valeurs », systématiquement niées dans la prison de Guantanamo et dans les centres de torture de la CIA.

Echec des jihadistes qui n’ont pas rassemblé autour de leurs suicidés les vrais croyants pour les mener à la conquête du monde : la guerre fait rage entre chiites et sunnites, entre Palestiniens (le Hamas et le Fatah) et les réseaux terroristes sont en proie à de vives disputes sur la tactique et la stratégie…

En théorie comme en pratique, les deux récits de la Terreur et du Martyre sont intrinsèquement nihilistes et ont engendré des cycles de destruction de l’autre et d’autodestruction de soi dont les peuples pris dans l’étau de la violence mimétique voudraient bien sortir. Mais comment ?

Gilles Kepel pense que le Vieux continent pourrait tracer une nouvelle voie. Plusieurs pays ont été victimes du terrorisme jihadiste (l’Angleterre, la Hollande où a été commis le meurtre de Théo Van Gogh) mais l’Europe n’a pas sombré dans la violence et les émeutes de 2005 en France n’ont pas pu être inscrites dans les Grands Récits antagonistes. Au contraire, les enfants français d’immigrés se mêlent de plus en plus aux autres citoyens – malgré la crise économique et sociale qui ralentit l’intégration – et, en Europe, la Turquie ne cesse de s’européaniser sous l’égide d’islamistes démocratisés…

C’est ce processus complexe qu’il faudrait accélérer. Gilles Kepel propose de construire autour de la Méditerranée une grande région qui s’étendrait « de la mer du Nord aux eaux du Golfe, dans une triangulation entre l’Europe riche de son tissu industriel et technologique, de ses atouts universitaires et scientifiques, le Golfe doté de ses ressources en hydrocarbures et de sa puissance financière, et le Levant et l’Afrique du Nord, dont le développement humain est un atout majeur pour demain ».

Le projet mérite une discussion approfondie (quelle part prendrait la Russie, puissance européenne, dans cette construction ?) et suppose des conditions politiques qui ne sont pas réunies : l’Union européenne ne s’est pas créée « par l’adhésion mutuelle de ses membres » mais à la suite d’une catastrophe (la seconde guerre mondiale), puis dans la peur du communisme soviétique avant d’être soumise au « despotisme éclairé » que dénonce Hubert Védrine.

Quelle serait la puissance agissante, rassembleuse, dynamisante ? La France serait bien placée, si son gouvernement proposait à l’ensemble du peuple un projet pour cette partie du monde. Cela supposerait qu’elle développe à nouveau son économie (elle le peut) et mobilise sa finance (elle le doit, par la nationalisation du crédit) selon des objectifs politiques…

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(1) Gilles Kepel, Terreur et Martyre, Relever le défi de civilisation, Flammarion, 2008. 22,50 €.

 

Article publié dans le numéro 932 de « Royaliste »- 2008