Chercheur au Centre d’Etudes des Relations internationales (CERI), auteur de plusieurs ouvrages portant sur la mondialisation, Zaki Laïdi étudie dans son dernier livre la question complexe des relations que l’homme entretient avec la temporalité.

Notre invité montre de manière particulièrement saisissante que la société de marché nous fait vivre dans le rejet du passé et dans le refus d’envisager l’avenir. Cette dictature de l’immédiat, qui se manifeste dans le sentiment angoissé de « l’urgence » et par l’obsession de la « proximité », est un des traits dominants de cette modernité sans cesse invoquée mais dont il faut examiner toujours plus précisément les effets.  

 

Royaliste : Le titre de votre livre – Le Sacre du présent – est énigmatique. Comment l’expliquez-vous ?

Zaki Laïdi : J’ai cherché à comprendre quelle était la condition temporelle de l’homme contemporain, et je fais l’hypothèse d’un basculement temporel. Ce basculement nous fait passer d’une condition inscrite dans une perspective à l’enfermement dans un présent coupé du passé et de l’avenir – à  un présent autarcique.

Cette réflexion est née d’une interrogation sur l’idée d’urgence. J’ai été frappé par l’extraordinaire inflation de cette idée : il y a une urgence politique, sociale, cinématographique, un sentiment de l’accélération du rythme qui s’accompagne d’une grande anxiété. Il y a donc un nouveau rapport au temps, lié à la perte de confiance dans l’avenir, et un rapatriement de nos attentes vers le seul présent.

Royaliste : Pour nous rendre sensibles à cette question, vous faites une histoire de la relation que l’homme entretient avec temps.

Zaki Laïdi : Oui. Je commence par l’homme archaïque, qui est très vulnérable au temps physique. C’est un homme qui fait corps avec le mythe – autrement dit l’élément originel, qui donne sens à le vie. Tout événement est identifiable à une origine sacrée, et il faut donc faire le lien avec le passé à travers des rites sacrés. C’est en répétant des actes originels que l’homme archaïque donne sens à sa vie, et c’est de la qualité de la répétition de l’acte originel que dépend l’amélioration de la vie présente. Par exemple, c’est en reproduisant sur les parois des grottes les scènes de chasse que l’on peut espérer ramener beaucoup de gibier. Le temps n’a pas de valeur cumulative, il ne permet pas de cumuler l’expérience – ce qui nous paraît impensable aujourd’hui car notre rapport à l’origine est profondément historicisé. L’homme archaïque persévère dans son être sans autre souci que sa conformité à l’origine.

Royaliste : Quand se situe la rupture avec cette pensée archaïque ?

Zaki Laïdi : C’est le monothéisme qui fait entrer l’homme dans une nouvelle temporalité : le judaïsme, puis le christianisme enseignent qu’il existe une fin ultime. La révélation monothéiste permet à l’homme de prendre la mesure de sa finitude par rapport à l’infinité de Dieu. Alors que pour l’homme archaïque les notions de temps et d’espace sont confondues, de même que l’avant et l’après, le monothéisme inscrit dans le temps la destinée de l’homme : l’attente eschatologique du jugement dernier devient centrale. La pensée de Saint Augustin sur le temps est évidemment capitale.

Royaliste : Après l’homme archaïque, après l’homme monothéiste, vous évoquez « l’homme perspectif ». Qu’entendez-vous par là ?

Zaki Laïdi : A la Renaissance, la découverte de la perspective, en peinture et en architecture, introduit à une nouvelle représentation du monde et du temps. Quand on regarde un tableau, on ne voit pas une surface plane, mais on se trouve devant une fenêtre qui permet à notre regard de plonger sur ce que Alberti, dans son traité De Pictura de 1435, appelle « l’historia ». L’historia est à la fois l’objet visuel du tableau mais aussi l’action représentée par le peintre, sa valeur narrative et morale. Un tableau n’est pas seulement un regard, c’est une narration, un récit. Piero della Francesca a ensuite repris cette idée en disant qu’un tableau c’est aussi un texte. Ce texte forme un lien décisif entre une théorie picturale de la perspective et une théorie de la représentation du monde.

L’homme perspectif abolit les distances pour voir au-delà de lui. La perspective est un point de vue, un lieu d’où l’on parle. Il y a un bon point de vue, à partir duquel on peut regarder un tableau. C’est ce raisonnement perspectif que Machiavel utilise dans Le Prince : c’est quand on est prince, quand on est en haut, qu’on peut bien connaître le peuple ; c’est quand on est du peuple, quand on est en bas, qu’on peut bien connaître le prince, dit en substance le conseiller de Laurent de Médicis.

Jusqu’à la Révolution française, c’est dans le tableau que s’exprime la forme symbolique du savoir : pensons au tableau de Condorcet (Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’Esprit humain, qui date de 1794), ou au tableau économique de Quesnay. La mise en perspective historique de ce savoir va devenir un trait caractéristique du 19ème siècle : je fais ici allusion à la pensée de Karl Marx, mais aussi à celle de Benjamin Constant, et bien entendu à celle de Hegel. Ces philosophies du temps disent que c’est l’avenir qui donne un sens au présent.

Royaliste : Pour vous, notre époque est marquée par le rejet des philosophies du temps…

Zaki Laïdi : Aujourd’hui, l’homme ne veut plus se déterminer par rapport à l’avenir, il ne croit plus à la force de l’avenir en tant que productrice de sens pour son présent. Cet « homme présent » ressemble étrangement à l’homo faber qui se serait dévoyé dans la quotidienneté.

Royaliste : Plus précisément ?

Zaki Laïdi : Je fais allusion à la distinction établie par Annah Arendt entre l’homo laborans, pris dans la répétition d’actes quotidiens destinés à assurer sa survie sans réfléchir à ce qu’il fait, et l’homo faber qui fabrique en réfléchissant à ce qu’il fait et qui est donc un homme de projet. Mais Annah Arendt montre que, lorsqu’il est pris dans la logique de la consommation, cet homo faber est entraîné dans un cycle répétitif qui l’empêche de faire œuvre.

L’homme-présent me semble avoir remplacé la notion d’attente par celle de vécu. Le statut même de l’attente s’est dévalorisé : l’attente n’est plus reliée à une espérance, mais à une impatience. L’homme-présent considère que ce qui existe existe, et que ce qui n’existe pas n’existe pas. Cela peut paraître banal, mais c’est une pensée terrifiante : le monde, dans ses multiples significations, est réduit à ce que nous avons sous les yeux, il est pensé dans l’irréfutable singularité du ici et maintenant. Autrement dit, on survalorise ce qui est vécu immédiatement. On voit bien que, dans notre société, l’argument d’autorité qui nous est sans cesse imposé est celui de la « réalité » – comme si la réalité n’était pas une représentation, comme si elle était un absolu.

Royaliste : Pourquoi reliez-vous les idées, à  vos yeux dominantes, d’urgence et de proximité ?

Zaki Laïdi : La proximité est à l’espace ce que l’urgence est au temps. Il y a une formidable illusion qui consiste à penser qu’il y a une réalité objectivable dont il faut se rapprocher au plus vite parce que cela nous permettra de trouver la solution aux problèmes que nous rencontrons.

Ceci traduit une très forte crise de la symbolisation : c’est dans la désymbolisation que l’on pense trouver la solution. La problématique de l’urgence n’est rien d’autre qu’une problématique de désymbolisation du temps.

Ce primat de l’urgence et de la proximité conduit l’homme à se nier comme être historique, à limiter sa condition d’être temporel à celle de son présent immédiat, et à s’enfermer dans un présent autarcique, qui veut trouver en lui-même les sources de sa signification. Ce présent se vit en rupture avec le passé – ce qui n’est pas contradictoire avec le développement de l’histoire commémorative. Il y a rupture avec l’idée que le passé est source de valeurs et de sens pour le présent, que le passé est une ressource actualisable. Il y a une relation étroite entre l’enflure du passé commémoratif et la difficulté à trouver dans le passé des sources d’expérience pour le présent.

Royaliste : Pourquoi ne parvient-on plus à se projeter dans l’avenir ?

Zaki Laïdi : Le passage à un univers globalisé par rapport à une structure de sens qui était locale transforme notre rapport au temps. La culture de la scène mondiale globalisée c’est la culture du présent absolu, c’est la culture de l’uchronie : l’enjeu, c’est d’être en synchronisation avec le reste du monde. C’est ce qui est symboliquement reflétée par le « réseau ».

Cette idée de réseau s’oppose très fortement à l’idée de récit. Le réseau est en effet fondé sur la compression du temps. La compression des intervalles est l’élément moteur et fondamental du réseau : la transmission est comprimée, la valeur de cette transmission est fonction de sa vitesse. Une information transmise par le réseau n’a de sens que si elle est transmise très rapidement.

Cette transmission se fait sans médiation : l’accès aux choses doit être immédiat, il s’agit de mettre fin aux intermédiaires, de détruire les liens symboliques qui existent entre nous et les autres. Ce qui nous fait entrer dans le monde du simulacre : on fait semblant d’agir, ou bien on mène des actions spectaculaires dans le très court terme afin d’éviter de faire de véritables choix.

Royaliste : Pourquoi voyez-vous dans ce nouveau rapport au temps un modalité du refus de la mort ?

Zaki Laïdi : Le refus du temps mort exprime le refus de la mort. C’est là une très vieille idée. Elle remonte aux philosophes stoïciens : pour eux,  le caractère inéluctable de la mort implique la nécessité de vivre dans le présent, sans référence à un passé aboli et sans se soucier de l’avenir : l’action a une finalité, mais cette finalité doit être atteinte dans l’instant même où l’action est vécue par l’individu.

La recherche d’un présent éternel, toujours reconduit, est la marque de notre époque et l’urgence n’est que l’expression de ce sentiment. Ainsi, la morale humanitaire est une réaction dans l’urgence qui évacue la question des finalités. Mais ce type de réaction affecte aussi le monde judiciaire : il s’agit par exemple de neutraliser au plus vite les jeunes délinquants, sans s’interroger sur les causes de leur délinquance. L’obsession de la statistique, des chiffres « qui ne mentent pas » traduit aussi ce désir d’être tout de suite au plus près de la réalité. Cette réalité en soi est censée nous imposer des choix non moins immédiats. C’est ainsi que l’urgence conduit au refus de penser politiquement le monde, mais devient un instrument de pouvoir : les plus puissants invoquent les « faits » pour écarter la discussion préalable et pour imposer les décisions à leur convenance.

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Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publiés dans le numéro 761 de « Royaliste » – 10 décembre 2000