Diffusé le 9 décembre, le reportage d’Envoyé spécial consacré au défunt comte de Paris est un produit typique de l’industrie médiatique : sous couvert d’enquête, on ricane, on manipule, on salit, on diffame, on fait de la promotion commerciale.

On ne regarde pas la télévision pour s’informer, mais pour savoir à quoi s’intéressent ceux qui font de la télévision. Au précepte formulé par Pierre Bourdieu, il faut ajouter un complément : regarder les émissions d’information télévisée permet de prendre la mesure du mensonge télévisé – de sa nature, de son degré, de ses variantes – par rapport à ce que l’on sait de la vérité.

Passons maintenant aux travaux pratiques.

Soit l’émission Envoyé spécial, diffusée sur une chaîne publique, et qui jouit d’une solide réputation.

On observe principalement que les concepteurs de l’émission ne s’intéressent pas au défunt comte de Paris, personnage public, politique, mais à ses « milliards disparus » – donc à une banale histoire d’héritage, soumise au droit commun, et qui suscite des disputes d’ordre privé. La recherche historique est difficile, on préfère fouiner. Paresse, voyeurisme et démagogie font, comme d’habitude, bon ménage.

On remarque conjointement que le « travail » médiatique se complique lorsqu’il n’y a rien à montrer… Faute d’éléments, mais pas toujours. Pour ce qui concerne la fortune du défunt comte de Paris, une enquête journalistique était possible, mais le résultat télévisuel aurait été décevant car il aurait fallu expliquer le statut juridique des fondations (ennuyeux) et le droit successoral (compliqué) ce qui n’est pas rentable en termes de parts de marché. Il faut donc faire de l’esbrouffe. Le mensonge médiatique est dans le média lui-même, tel qu’il est aujourd’hui conçu et utilisé.

Additionnons maintenant la paresse, l’indiscrétion, l’inculture, le mépris des gens (« ils ne peuvent pas comprendre ») les nécessité de la mise en scène (style docu-drame), et le souci obsessionnel de la cote de l’émission : nous aurons un rapport vérité-mensonge qui ressemblera au fameux pâté cheval-alouette – la vérité étant représentée par l’aimable et gustatif volatil.

Examinons enfin le produit télédiffusé. En guise d’enquête, un procès à charge avec comme principal témoin de l’accusation le duc d’Orléans reprenant la thématique plaintive déjà exprimée dans son livre. En guise de commentaire, les ragots déjà imprimés dans le même livre. Au chapitre de l’accusation, des supputations sur les fameux milliards et des propos diffamatoires sur l’ancienne directrice de la Fondation Condé, au sujet de laquelle on dit tout et n’importe quoi sans jamais rien prouver. L’intervention de l’actuel comte de Paris, soucieux de l’avenir de la dynastie, est noyée dans cette mélasse qui coule jusqu’à l’apparition sur le plateau, in fine, de l’auteur du reportage : celui-là même qui a aidé le duc d’Orléans à faire son livre – qu’on prend soin de bien montrer à l’antenne. L’opération de promotion commerciale est manifeste, et révèle la malhonnêteté foncière de l’émission : dans ce simili procès, le juge est financièrement intéressé à la campagne des accusateurs.

On pourrait nous reprocher un parti-pris inverse. Or la manipulation n’a pas échappé à plusieurs de nos confrères. Fort désagréable pour la famille royale, Claire Fleury dénonçait dans Le Nouvel observateur (2/12/99) les « dérapages » de l’émission, notamment une « interview de la comtesse de Paris où la goujaterie le dispute à l’inutilité ». En des termes voisins, Alain Rollat a fait part aux lecteurs du Monde (11/12/99) de son indignation. Quant à l’information véridique, on la trouve dans la modeste République de Seine et Marne (13/12/99) : Didier Barry a interrogé le préfet Cyrille Schott, mis en cause dans l’émission. Entré au conseil d’administration de la fondation Saint-Louis en 1992, il a rappelé que cette fondation, reconnue d’utilité publique, est dans la continuité de sociétés civiles qui étaient déjà propriétaires d’importants éléments du patrimoine des Orléans : elle n’a donc pas été créée pour faire échec à des droits successoraux et sa gestion est contrôlée par des représentants de l’Etat. Didier Barry a raison de conclure que ces « milliards cachés » sont à classer parmi les infimes péripéties d’une histoire millénaire.

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Article publié dans le numéro 740 de « Royaliste » – 27 décembre 1999