Talleyrand a une exécrable réputation. Dans sa vérité, l’évêque d’Autun devenu ministre mérite-t-il d’être désigné comme le prince des intrigants, le maître des renégats – le Diable boiteux ? Tel n’est pas la conclusion d’un jeune chercheur à l’Ecole pratique des Hautes études, spécialiste du premier 19ème siècle.

Après des années des années de travail, Emmanuel de Waresquiel révèle les multiples facettes de la personnalité de Talleyrand : excellent financier, remarquable observateur de son époque et parfois visionnaire, ce personnage ambigu demeura somme toute fidèle à lui-même et à ses convictions politiques : celle d’un homme d’Ancien Régime qui su remarquablement penser et organiser l’Etat moderne.  

 

Royaliste : Pourquoi consacrer un aussi gros livre à un personnage qui a une aussi détestable réputation ?

Emmanuel de Waresquiel : Ayant consacré de nombreuses années à l’histoire de la Restauration puis à la biographie du duc de Richelieu, j’ai eu à d’innombrables reprises l’occasion de croiser celui qu’on nomme le « prince de Bénévent et de l’intrigue ». J’ai donc voulu savoir ce qu’il en était de la légende très noire de Talleyrand et c’est au bout de huit années de recherche que je publie mon livre.

Comme François Furet, je pense que l’historien n’est pas là pour faire de la morale. J’ai tenté de découvrir la vérité psychologique de mon personnage, feuille à feuille, comme on le fait pour atteindre le cœur de l’artichaut ; mais j’ai refusé de juger sa vie et ses mœurs comme ses biographes l’ont fait si souvent.

D’ailleurs, Talleyrand a tellement de facettes qu’il faut être très prudent : on connaît ou on croit connaître le diplomate, on ne sait pas que ce fut un extraordinaire hommes d’affaires. Même ses rapports avec les femmes sont très particuliers. J’étais donc devant les pièces d’un puzzle, que je me suis efforcé de rassembler.

Royaliste : Les sources surabondent, sans doute ?

Emmanuel de Waresquiel : Elles posent surtout des problèmes très difficiles à résoudre ! Talleyrand a été un grand brûleur d’archives, mais aussi un grand fabricateur de faux… De surcroît, beaucoup d’archives ont été volées et l’un des plus importants fonds à été brûlé en Silésie à la fin de la guerre.

Royaliste : Avant d’évoquer divers aspects du personnage, pourriez-vous jeter un regard d’ensemble sur sa vie ?

Emmanuel de Waresquiel : C’est une vie extraordinaire. Talleyrand meurt à quatre-vingt quatre ans, en 1838, après soixante ans d’exercice du pouvoir politique. Il a eu un rapport très particulier au temps et il faut essayer de faire la part des choses entre la vie de Talleyrand elle-même et le rôle que le prince de Bénévent a recomposé. Il a tenté, et souvent réussi, à se protéger des autres et du jugement de la postérité. Talleyrand est à la fois un acteur et un penseur de la politique mais aussi un très grand joueur, de lui-même vis-à-vis de lui-même et par rapport aux événements auxquels il a participé.

Royaliste : Revenons aux origines…

Emmanuel de Waresquiel : Il y a un premier paradoxe : il naît en 1754 d’une famille de l’aristocratie de cour, les Talleyrand-Périgord, dont la filiation est sujette à caution et qui est peu fortunée. Le jeune homme se doit donc de rétablir le lien entre le rang élevé et la situation de fortune. Mais il est destiné au clergé et il devient évêque d’Autun en 1788, prêtant un serment qui le lie jusqu’à la fin de sa vie. Talleyrand soutiendra quant à lui que c’est un accident qui l’a empêché d’entrer dans la carrière des armes. Or le fameux pied bot était héréditaire ! En fait, Talleyrand a embrassé la carrière ecclésiastique sans état d’âme, parce qu’il la considérait comme une carrière politique ayant le pouvoir pour enjeu.

Cette conception était tout à fait normale au 18ème siècle. Or Talleyrand a été observé et jugé par des hommes du 19ème siècle qui n’ont jamais pensé qu’il avait 34 ans en 1789. Ils n’ont donc pas compris grand chose au personnage qui, je le souligne, a été éduqué, formé, sous le règne de Louis XV. On oublie que Talleyrand joue un rôle très important au sein du clergé à partir de 1780 car il est Agent général du clergé : c’est en quelque sorte le ministre des finances de cet ordre très important. C’est ainsi qu’il rencontre les milieux de la modernité financière – dont le gourou était un protestant suisse nommé Isaac Panchaud qui soutenait que l’Etat doit payer ses dettes. Talleyrand et lui ont d’ailleurs créé une banque, la Caisse d’Escompte, qui a bien fonctionné jusqu’en 1789 et l’évêque d’Autun était considéré comme un des meilleurs connaisseurs des finances de l’Etat. Par ailleurs, il était très proche conseiller de Calonne et il a soutenu les ambitieux plans de réformes de ce dernier.

Royaliste : Talleyrand était donc bien placé pour jouer un rôle de premier plan lorsque la Révolution éclate…

Emmanuel de Waresquiel : En effet. Talleyrand a parfaitement compris que l’on passait en 1789 de l’ombre à la lumière : dans le nouveau régime, l’homme politique est sans cesse confronté à l’opinion publique. Si Talleyrand a inventé quelque chose, c’est bien cela : le rôle de l’homme politique moderne, tel qu’on le connaît aujourd’hui. Plus l’homme politique est confronté à l’opinion publique, plus il organise de stratégies de l’opacité et du secret pour se protéger de cette opinion publique. Ce paradoxe n’est certainement pas moral, mais c’est ainsi.

Ce que Talleyrand a aussi compris qu’il y avait une distinction à faire entre l’organisation de l’Etat et la personne qui pouvait représenter cet Etat. Il comprend fort bien que l’irruption de la démocratie, c’est l’irruption du langage et des mots derrière lesquels on peut se cacher : Talleyrand voit qu’il y a un rapport de distance à opérer par l’homme politique entre le langage politique et la réalité de l’organisation de l’Etat.

Royaliste : Talleyrand était-il plus l’homme de la nation qu’un homme d’Etat ; a t-il été plus lié à un régime qu’à un autre ?

Emmanuel de Waresquiel : Là encore nous sommes dans le paradoxe : Talleyrand a moins été l’homme de la nation que l’homme de l’organisation de l’Etat – qu’il soit monarchique constitutionnel ou républicain. Au-delà de l’apparence de la prêtrise et de l’opportunisme, frénétique aux yeux de ses détracteurs, Talleyrand est demeuré fidèle à ses idées, à la vision qu’il avait de l’organisation de l’Etat en France et à sa conception des rapports de la France au reste de l’Europe.

Royaliste : Quelles sont ses idées quant à l’organisation de l’Etat ?

Emmanuel de Waresquiel : Il exprime ses propres idées dès 1789 et les défend avec une indéniable pugnacité jusqu’en 1814. Elles sont alors mises en application. Talleyrand est ce qu’on pourrait appeler un conservateur libéral ; Il veut une représentation nationale à côté de l’exécutif royal ; il conçoit cette représentation sur un mode bicaméral à l’anglaise. C’est cette conception du régime parlementaire qu’il défend à l’Assemblée nationale dès 1789 avec les monarchiens – sans succès à l’époque. Mais son principe est de rester au sein du pouvoir pour faire avancer ses idées – plutôt que de se retirer et perdre toute influence.

Cette influence, il la retrouve en 1814 lorsqu’il rédige la « constitution sénatoriale » qui va devenir, à quelques nuances près, la Charte du 2 juin 1814 qui introduit pour la première fois en France ce régime de monarchie parlementaire qui a tenu, bon an mal an, jusqu’en 1848. Non seulement Talleyrand reste fidèle à son style, celui de l’aristocratie de l’Ancien régime, mais il reste fidèle à son programme politique – ce que ses détracteurs se gardent de relever.

Ce programme est en tous point celui d’un libéral de cette époque. Il défend la liberté de conscience – il a toujours voulu que l’on supprime, dans les projets constitutionnels auxquels il a participé, l’article déclarant que le catholicisme est la religion de l’Etat. Sous la Révolution il a été l’un des grands défenseurs des protestants et des juifs – tout particulièrement des juifs d’Avignon. Après avoir demandé la nationalisation des biens du clergé, il a été l’un des défenseurs des prêtres réfractaires.

Royaliste : Talleyrand a donc une position très précise sur cette nationalisation…

Emmanuel de Waresquiel : Il a un principe et une méthode. Il s’agit de rétablir les finances de l’Etat. Sa position de principe : le clergé qui a abandonné ses dîmes après la Nuit du 4 août et qui n’est plus un ordre, ne peut plus être propriétaire de ses biens. La meilleure solution pour indemniser les nombreux créanciers de l’Etat, c’est, selon lui, de créer des rentes d’Etat gagées sur les biens du clergé dont la valeur est consignée au sein d’un organisme financier du type de la Caisse d’Escompte qu’il avait créé avec Panchaud.

L’Assemblée nationale reprit l’idée mais décida de gager les biens du clergé en monnaie-papier contre l’avis de Talleyrand qui prévoyait la dévaluation très rapide de ces assignats. Il était par ailleurs hostile à la constitution civile du clergé car il pensait que le serment des prêtres était inutile. Mais il a sacré les évêques constitutionnels dans un souci d’apaisement – sans prévoir le schisme qui s’est produit.

Royaliste : Il est difficile d’évoquer en quelques mots le diplomate…

Emmanuel de Waresquiel : En effet. Mais je tiens à rappeler sa mission à Londres au début de 1792 pour négocier la neutralité de l’Angleterre – qu’il obtiendra. C’est ce qui explique, au moins en partie, que l’Angleterre ait été la dernière puissance à entrer dans le conflit européen.

Il avait fort bien vu l’importance des relations économiques et financières internationales, et la nécessité, pour la France d’acquérir un poids très important dans ces domaines. Bien entendu, je n’oublie pas que Talleyrand a spéculé toute sa vie – ce qui lui a permis de comprendre l’importance de la circulation rapide de l’information et la sûreté des réseaux bancaires. Lorsqu’il séjourne à New York en 1794, il prévoit que la ville va devenir la plus grande place financière des Etats-Unis et annonce que le partenaire privilégié des Etats-Unis en Europe ne sera pas la France, mais l’Angleterre.

Cet excellent observateur fut aussi un remarquable homme d’action : il savait prendre ses cartes au bon moment et les jeter sur la table très vite afin de se rendre maître de la situation.

« Je ne me suis jamais pressé et je suis toujours arrivé à temps », disait-il. Les leçons de Talleyrand gagneraient à être méditées aujourd’hui.

***

Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publié dans le numéro 836 de « Royaliste » – 12 avril 2004

 

Emmanuel de Waresquiel, Talleyrand, le prince immobile, Fayard, 2003.

Du même auteur : Histoire de la Restauration, 1814-1830. Naissance de la France moderne, Perrin, 1996 (rééd. Coll. « Tempus », 2002) ; Le Duc de Richelieu, un sentimental en politique, 1766-1822, Perrin, 1990.