Dans le scandale et le reniement, la caste des inspecteurs des finances se meurt. Ghislaine Ottenheimer dépose sur ce grand corps délabré un livre dur et froid comme une pierre tombale.

Belle et bonne enquête, solide, juste sur l’essentiel, impitoyable dans son détail, cruelle dans les portraits des grands seigneurs d’avant-hier. Je ne dirai pas que ce travail est excellent car de l’excellence et des excellents, il ne reste rien.

Le livre de Ghislaine Ottenheimer (1) n’est pas seulement une critique argumentée du corps des inspecteurs des Finances. Il détruit les misérables concepts brandis depuis un quart de siècle par les oligarques pour intimider les fonctionnaires de second rang et le menu peuple. Il révèle le secret de polichinelle de la caste qui s’est emparée du pouvoir politique : l’obscénité de son désir de toute-puissance, masquée par le brillant de l’intelligence, le fard de la vertu, les minauderies de la compétence. Il peut se lire comme une étude de la comédie humaine, riche de matière pour le romancier balzacien qui nous manque.

C’est presque trop pour un seul livre et Ghislaine Ottenheimer s’expose au reproche d’en avoir réuni deux sous la même couverture. A l’enquête d’une journaliste de haute tradition sur la fraction la plus puissante de l’oligarchie, s’ajoute un essai politique sur la réforme de l’Etat. Il était certes tentant d’indiquer des propositions constructives afin d’éviter que le livre ne soit considéré comme un pamphlet. Mais l’exposé des réformes envisagées ou en cours fait la part trop belle aux poncifs ultralibéraux inspirés par les modes anglo-saxonnes de « gouvernance ».

Je reviendrai sur les dangereuses illusions de la direction par objectifs, de l’évaluation et de la rémunération au mérite – car la critique libérale de l’administration, quand elle est sérieusement menée, constitue un réactif utile à ceux qui veulent défendre l’Etat et améliorer son fonctionnement dans la perspective d’une nouvelle extension de son rôle.

Cela dit, l’enquête en forme de réquisitoire contre la haute caste des inspecteurs des Finances est en tous points justifiée. Paradoxalement, la critique vise surtout les personnalités qui ont abandonné le travail modeste, rigoureux et peu gratifiant que l’Etat demande à ceux qui vérifient les comptes publics : la caste des inspecteurs est composée de gens qui n’inspectent plus car leur véritable ambition est de conquérir tous les pouvoirs possibles – jusqu’au pouvoir suprême. Les concours ne sont que des phases dans une stratégie individuelle d’agrégation à l’aristocratie.

Ghislaine Ottenheimer décrit avec précision le long et douloureux dressage auquel les membres de la future élite sont soumis à l’Institut d’Etudes politiques et à l’ENA : c’est là qu’il font, en sacrifiant les plaisirs de la jeunesse, l’apprentissage du conformisme, dans la rivalité permanente et dans l’humiliation. Lorsqu’ils détiendront à leur tour les instruments de la puissance, ces jeunes gens se vengeront en traitant leurs inférieurs avec un sadisme méticuleux qui les fera jouir avec élégance. De l’Ancien Régime à nos jours, c’est toujours la même cascade de mépris.

Cet orgueil de caste ne se fonde plus sur le nom mais sur l’excellence. Il faut être le meilleur parmi les meilleurs et l’affirmer dans une compétition sans fin. L’échec à une des épreuves de sélection creuse une plaie qui ne se referme jamais mais que l’on soigne par une hyperactivité au sein du grand « corps » maternant. Les aristocrates de l’Inspection sont des obsédés du rang, des défenseurs acharnés de leurs droits acquis (ainsi Alain Juppé comptant ses points de retraite) qui opèrent au sein d’un groupe de prédateurs tellement solidaires qu’ils se croyaient inattaquables.

Ghislaine Ottenheimer donne maints exemples de l’arrogance de ces privilégiés, qui ont oublié que la grandeur était dans le service de l’Etat. Oubli volontaire, qu’on appelle « pragmatisme » : ces aristocrates n’ont pas de conviction, mais la religion de l’efficacité et le culte exaspéré de leur ego. C’est donc sans états d’âme que certains ont régressé de Keynes à Adam Smith tandis que d’autres reniaient Marx pour un paquet de stock-options. Pour bien les connaître, je suis persuadée qu’ils auraient mis leurs compétences au service de Staline ou de Jean-Marie Le Pen avec le même enthousiasme que leurs aînés ralliant Vichy. Face au tyran toujours possible, le mélange de la servilité et de l’arrogance fait peur.

Ghislaine Ottenheimer détaille de manière implacable le cynisme et l’incapacité de ces excellences de si petite vertu. Ces messieurs et ces dames se sont emparés de l’Etat pour le déconstruire puis, proclamant que l’appareil politique et administratif était aussi coûteux qu’inutile, ils ont pris la direction des sociétés qu’ils avaient privatisées et les ont ruinées. Jean-Marie Messier est l’exemple même de la folie des grandeurs et de l’incompétence. Mais d’autres personnages issus de l’inspection des Finances ont commis des ravages de tous ordres : le Crédit lyonnais sous la direction de M. Haberer et sous la houlette de M. Trichet, France Télécom géré par M. Bon, Alsthom et bien d’autres établissements industriels et financiers ont été saccagés par des aristocrates issus de l’Inspection. Ghislaine Ottenheimer relève honnêtement le succès de MM. Pébereau, de Castries et Schweitzer mais la série des échecs est impressionnante et le nombre d’inspecteurs condamnés ou mis en examen souligne la déchéance de cette caste.

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(1) Ghislaine Ottenheimer, Les Intouchables, Grandeur et décadence d’une caste : l’inspection des Finances, Albin Michel, 2004.

 

Article publié dans le numéro 842 de « Royaliste » – 2 juillet 2004