Depuis plusieurs mois, on disserte sur une Constitution européenne et sur la charte des droits aimablement octroyés aux populations des Quinze, tandis que la presse bien-pensante tente de faire passer la belle image d’une Europe morale qui, s’arrachant aux pesanteurs intergouvernementales, s’érigerait sur le mode de la guerre (contre la Yougoslavie), de la sanction (contre l’Autriche) ou de la réprobation.

Malgré les déconvenues de la construction économique et monétaire, il y a sans aucun doute bien des manières de rapprocher les nations européennes. Mais si l’on choisit la voie spiritualiste et moralisante, il ne faut pas faire les choses à demi. Penser l’Europe civilisée et civilisatrice implique une prise au sérieux de la pensée européenne. Et si l’on veut s’en tenir à la pensée « moderne », afin d’éviter toute référence aux trois religions monothéistes (1), une lecture de Kant et de Hegel s’impose. Non pour évoquer en termes édifiants la grandeur de l’héritage commun, mais parce que ces deux philosophes réputés particulièrement abscons ont réfléchi de manière très concrète et actuelle à ce que nous appelons aujourd’hui l’identité européenne.

Il n’est donc pas possible de penser l’Europe, ni les droits de l’homme (1), ni la manière dont l’Europe sans reprendre le cours de la pensée allemande de l’Europe – sans se confronter à l’idéalisme allemand tel qu’il s’affirme au 19ème siècle. Voilà qui déplaira à ces « souverainistes » qui cultivent les résidus de l’antigermanisme maurrassien. Mais les supranationalistes ne trouveront pas, eux non plus, le moindre appui à Königsberg et à Iéna.

Pour ressaisir le cours de l’histoire européenne, il faut se placer à l’écart de la sotte querelle des « nationalistes » et des « cosmopolites » à la mode barrésienne afin de retrouver des oppositions et des dialogues qui suscitent vraiment la réflexion.

Comme le montre Bernard Bourgeois dans le recueil d’études qu’il a consacrées à l’idéalisme allemand (2), la réflexion de l’Europe sur elle-même se fait dans la confrontation entre deux courants politiques opposés :

– le réalisme politique est la philosophie de l’équilibre européen ;

-la philosophie de la paix perpétuelle s’affirme comme projet politique de l’idéalisme.

Ces oppositions terme à terme ne doivent pas être absolutisées : elles se nouent dans une relation dialectique qui est constitutive de l’identité européenne. Comment cette identité s’affirme-t-elle ? Comme une politique de l’esprit qui est supérieure à ce qui se produit sur les autres continents : tantôt l’histoire se fige dans le pouvoir-Un qui opprime despotiquement la diversité ; tantôt la diversité trop longtemps contenue explose anarchiquement et produit une effervescence violente où l’on ne veut plus reconnaître le moindre élément d’unité. Penser la diversité politique selon l’unité spirituelle, telle est le propre de l’Europe.

Mais l’unité n’est pas l’Unique. L’idéalisme allemand, qui affirme que l’Europe est Europe de l’esprit, connaît ses contractions qui sont exprimées dans les philosophies respectives de Kant, de Fichte et de Hegel. Le kantisme s’est donné pour tâche de hausser la culture des Lumières jusqu’à une philosophie de l’esprit. Mais la philosophie kantienne, en rien révolutionnaire, s’est figée dans un quiétisme pimentée par l’impératif moral : « fais ce que tu dois ! ». Or le principe universel ne dit rien quant au devoir qu’il faut impérativement pratiquer, ce qui peut conduire à accepter n’importe quelle norme d’apparence universelle, fabriquée à partir de considérations empiriques, et non pas fondée en raison.

Cette conception morale explique la politique kantienne et permet de comprendre son échec. Pour le philosophe de Königsberg, l’Etat est le moyen (contractuel) de la répression de la volonté individuelle par la volonté universelle. Or cette conception conduit à une impasse : vouloir un Etat qui unifie les individus par la violence, au mépris de leur existence sociale, c’est détruire la liberté qu’on prétend réaliser. On recrée donc un Etat absolutiste, sous la fiction d’un contrat librement passé entre des hommes libérés, mais cet Etat issu du contrat social a pour inconvénient de figer la société civile dans un des moments de son développement historique. L’échec du kantisme, c’est de faire du relatif un absolu, et de ruiner une liberté formellement proclamée selon des « Lumières » qui ne parviennent pas à se penser selon un esprit effectivement rationnel.

Comme Kant, qui soumet le théorique au pratique (la nécessité à la liberté) comme Fichte, qui déduit quant à lui la pratique du théorique, Hegel est un philosophe de la liberté. Mais cette philosophie de la liberté dépasse les deux autres systèmes en intégrant dialectiquement le théorique dans le pratique. L’idéalisme hégélien est ce qui permet le retour au réel. Contre les théoriciens contractualistes du droit (Rousseau), qui fixent la société et l’Etat dans un de ses moments, contre Kant qui considère que le moteur de l’histoire est méta-historique et méta-politique, le philosophe de Iéna nous apprend à concevoir la société dans son mouvement positif, et à penser l’Etat dans le présent d’un développement historique qui n’est pas encore achevé.

Selon Hegel, cet Etat rationnel trouve sa réalisation dans l’institution monarchique, qui permet à la nation de rendre effective son unité politique. Mais cela ne signifie pas que l’Europe puisse parvenir, comme les nations qui la composent, à son unification politique rationnelle grâce à l’institution d’un Etat européen. Comme le montre Bernard Bourgeois : « la philosophie kantienne et post-kantienne juge en effet irrationnelle l’affirmation d’une unité politique européenne : ou bien l’unité de l’Europe est vraiment européenne, mais alors elle ne peut être proprement politique, ou bien elle veut être proprement politique, mais alors elle ne peut plus être vraiment européenne ». Et encore : « Si l’Allemagne est « le microcosme de l’Europe », c’est bien en tant qu’elle est une « nullité politique » ! C’est dire que l’Europe ne s’accomplit pas dans une unité politique d’elle-même : elle n’est proprement elle-même qu’en médiatisant en elle, à travers sa division spécifique, la réunion spirituelle, en cela universellement humaine, des esprits. ». Alors que Kant envisage une société des nations européennes, Hegel affirme qu’il n’est d’Europe que culturelle au sens le plus profond du terme : l’esprit de l’Europe, c’est d’accomplir l’esprit selon les exigences universelles qu’il faut faire valoir.

Si les dirigeants européens devenaient idéalistes-allemands, ils pourraient mener dans la concertation paisible des politiques réalistes – pour notre plus grand bien.

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(1) cf. Bernard Bourgeois, Philosophie et droits de l’homme. De Kant à Marx, PUF, 1990. outre les auteurs cités dans le titre, l’ouvrage comprend deux autres études, également magistrales, sur Hegel et sur Fichte.

(2) Bernard Bourgeois, L’Idéalisme allemand, Alternatives et progrès, Vrin, 2000.

Article publié dans « Royaliste », n° 759