L’antisémitisme revient. Oh bien sûr, ni dans les livres, ni dans les journaux, ni dans les discours publics. Mais il pointe dans les conversations privées, il affleure dans les énumérations de noms propres, et juif est lancé comme insulte dans les chahuts organisés par l’extrême-droite. Il n’y a pas de coupable à désigner, de responsabilité à établir. Seul le hasard rassemble en liste des noms à consonance juive, et nul n’est comptable des paroles prononcées par des éléments incontrôlés.

Sans doute, le thème antisémite n’est pas « banalisé ». Mais les verrous sautent, depuis quelques années. Un certain antisionisme y a contribué dans les années soixante, les étranges travaux du professeur Faurisson ont laissé des traces (1) et le souvenir du nazisme est en train de s’effacer, sauf dans les mémoires des témoins et des survivants. Certes, nous ne sommes heureusement pas près d’entendre un discours de persécution. Mais l’antisémitisme trouve à nouveau un terrain favorable et il faut reprendre la réflexion sur la question juive naguère menée par Jean-Paul Sartre.

RAISONS DE L’ANTISÉMITISME

Distinguons, à la suite de Léon Poliakov (2), les deux moments de l’histoire de l’antisémitisme et les raisons distinctes qui alimentent ce que Sartre désignait comme une passion. « Tant que les juifs vécurent effectivement sous un régime d’exception, ils furent considérés, en bonne doctrine théologique, comme participant pleinement de la nature humaine, la malédiction pesant sur eux n’étant qu’une expiation, du point de vue de l’anthropologie chrétienne. C’est lorsqu’ils furent émancipés, et purent se mélanger librement à la grande société bourgeoise, que la malédiction devint, aux termes d’une nouvelle anthropologie dite scientifique, une différence ou infériorité biologique, et que la caste méprisée devint une race inférieure, comme si la rouelle ou le chapeau conique de jadis était désormais gravé, «intériorisé» dans leur chair, comme si la sensibilité de l’occident ne pouvait se passer de la certitude d’une distinction qui devint, une fois effacés les signes visibles identifiant le juif, une invisible essence ».

Tel est bien le paradoxe insoutenable de la modernité. D’un côté, elle affirme l’égalité de tous les hommes, de l’autre, elle s’acharne à recréer les différences qu’elle a voulu nier dans le fantasme, la confusion et le délire. C’est le 19ème siècle rationnel et scientifique qui invente en effet le racisme en prétendant établir des hiérarchies de « nature » entre les êtres et entre les peuples (inférieurs ou supérieurs) et qui prétend les fonder sur des faits biologiques. Dès lors, la ségrégation devient sans appel : point d’espoir, aucun salut possible pour ceux qui ont le malheur d’être rangés dans les catégories inférieures en raison de la couleur de leur peau, de leur hérédité biologique, de leur définition raciale. Pour qui parcourt la littérature de ce temps, le doute n’est pas permis : cette science est fausse, fondée qu’elle est sur des préjugés moraux et sur des critères esthétiques. Elle ferait rire aujourd’hui si elle n’avait provoqué la persécution raciale, et si certains ne continuaient de s’appuyer sur ses conclusions aberrantes.

Le scientisme du siècle dernier n’est pas seul en cause. Pour comprendre l’antisémitisme moderne, sa propagation dans toutes les classes et dans tous les camps politiques, et ses conséquences, il faut en revenir à l’invisible essence évoquée par Léon Poliakov. Cette invisibilité est considérée comme un scandale, pas seulement pour la raison scientifique, mais aussi par la plus ordinaire. D’où l’acharnement des antisémites à rendre les juifs visibles, grâce à des « caractéristiques » physionomiques : le « nez sémitique » dont parlaient Barrés et tant d’autres. D’où la théorie du « complot juif » que les Protocoles des sages de Sion tentent d’établir, et que Mein Kampf reprend. Dans ces textes, comme le souligne Alain Finkielkraut (3) « ce qui est en cause avant tout c’est l’invisibilité des juifs : le pouvoir occulte qu’ils exerçaient, et la manière sournoise avec laquelle ils se glissaient dans les organismes sains des autres nations pour vivre à leurs crochets, et les affaiblir jusqu’à ce que mort s’ensuive. »

L’antisémitisme ne cesse donc de se fonder sur une double accusation, contradictoire : d’un côté le juif est différent, repérable à son visage, à ses mœurs, etc., et par là insupportable ; de l’autre, il est la cause cachée du mal, l’agent secret responsable de tous les désordres. « La haine du juif, écrit Finkielkraut, vise cette trahison ontologique, cette apatridie constitutive cette infidélité à l’essence qui l’amène à ne produire jamais qu’une identité fuyante, contestable, indéterminable impossible à figer dans une région déterminée de l’être. Ni homme, ni bête, le juif, à proprement parler, n’est rien ».

L’ALTÉRITE

Cette contradiction ne ruine pas la thèse antisémite. Au contraire, elle lui permet de ne jamais être prise en défaut. On connaît la chanson : les juifs, définis par l’antisémite, sont partout ! Il suffit de chercher, de remonter les généalogies, pour en trouver. Bien sûr, la thèse est fausse, bien sûr on peut faire la démonstration pour n’importe quel groupe humain : les protestants, les auvergnats aussi sont partout. Mais la thèse est fausse parce qu’elle est infalsifiable ; placé à l’intérieur de son système d’analyse, de son délire, l’antisémite, comme le paranoïaque, ne sera jamais confondu. D’où l’efficacité de l’antisémitisme, d’où la facilité avec laquelle les juifs sont pris comme boucs émissaires.

Est-ce à dire que le juif n’est rien ? Faut-il, pour combattre l’antisémitisme, nier la différence, effacer l’identité juive ? Mais nous venons de le voir, c’est le juif invisible que l’antisémite pourchasse. Mais ce serait, d’autre part, réaliser le programme de l’antisémitisme, qui est de détruire les juifs. Car il y a bien une question juive, mais pas au sens où l’entendait Hitler. Cette question, ce ne sont pas les juifs qui la posent, par une « nature » différente de celle des autres hommes, par des activités particulières ou par des coutumes propres, mais ce sont les juifs qui nous la posent. Il y a un fait juif, il y a une altérité juive, comme l’a montré Vladimir Jankélévitch dans un texte essentiel (4). « Partout où ils sont et d’abord dans le pays où ils vivent, les juifs incarnent ce principe d’« autre chose ». Nous avons essayé de définir cet « en plus » comme alibi et altérité, comme refus de se laisser circonscrire dans une définition. En ce sens les juifs sont – ou devraient être – pour les autres eux-mêmes l’ouverture sur l’altérité. Etant eux-mêmes autres qu’eux-mêmes, ils sont pour ceux qui ne sont qu’eux-mêmes – et qui peuvent si facilement s’encroûter, s’isoler dans leur quant à soi – une invitation au dépassement, ils représentent un principe fécond d’ouverture et de mouvement; ils ont pour fonction, notamment, d’éveiller partout l’intérêt pour l’étranger. Partout où il se trouve, en effet, le juif a les yeux tournés vers ailleurs, il s’intéresse à autre chose. Cet intérêt pour l’étranger lui est si naturel qu’on en arrive à reprocher au juif son cosmopolitisme, sans comprendre que c’est justement ce qui préserve tout homme contre le provincialisme de la Cité close. Ces juifs qui suscitent l’inquiétude représentent en somme l’ouverture de la Cité, « mobilisation » de l’immobile ou, mieux encore, la motion, puisque c’est là le choc qui est à l’origine du mouvement.»

L’antisémitisme est d’abord le refus de cette altérité, refus de l’ouverture de la cité. Le combattre est affaire philosophique, autant que politique.

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(1 ) cf. Alain Finkielkraut, L’Avenir d’une négation, Seuil 1982

(2) Histoire de l’antisémitisme, Poche-Pluriel.

(3) La sagesse de l’amour, NRF – Gallimard, 1985.

(4) Cf. V. Jankélévitch, Sources, Seuil, 1984.

Article publié dans le numéro 445 de « Royaliste » – 12 mars 1986