Sous toutes les bannières politiques la médiocrité est une tentation permanente, d’autant plus forte que le profil bas et les calculs à ras de terre sont les moyens les plus sûrs d’accéder au pouvoir. Les révolutions les plus radicales ont buté sur ces tactiques misérables et l’on sait que, après Lénine et malgré Trotski, le drapeau rouge recouvrit la tyrannie de bureaucrates d’autant plus impitoyables et sordides que la peur les tenaillait…

Point étonnant que nos pouvoirs démocratiques soient confrontés à ce péril. Ainsi, le rocardisme fut la théorie et la pratique du scoutisme politicien, mélange de Bonne Action quotidienne, de technocratie municipale et d’ambition enjolivée par le souvenir des camps de toile du PSU. Quant à l’élégance discrètement lassée de M. Balladur, elle exprime à merveille ce que le socialisme gouvernemental avait laissé prospérer : la noblesse d’État, étrangère à la vie, le scepticisme de canapé, l’art d’évacuer les « problèmes ».

CONSTERNATION

On a dit que l’ironie était la politesse du désespoir. De fait, l’art de M. Balladur est de nous convaincre qu’il n’y a rien d’autre à faire que ce qu’il fait, en toute bonne foi, et avec un grand souci des convenances. Et la confiance qu’il attend de nous est celle que demande le pilote improvisé d’un appareil en chute libre ; puisqu’il affirme être aux commandes, il faut se résigner à serrer sa ceinture en priant le Ciel qu’un coup de vent favorable ou une manette poussée par hasard évitera le désastre.

Mais l’avion continue de tomber. Et c’est avec une impuissance consternée que nous voyons la France, pourtant si puissante et riche, empêtrée dans les difficultés économiques et confrontée à l’appauvrissement et à la marginalisation d’un nombre croissant de ses citoyens. La même consternation saisit lorsqu’on assiste à la défaite du gouvernement face à la spéculation contre le Franc, aux improvisations confuses et contradictoires qui tiennent lieu de politique économique, aux pirouettes budgétaires, à la réduction des droits sociaux et aux folles prodigalité consenties au patronat, à la démagogie sordide qui inspire l’attitude du gouvernement et de sa majorité à l’égard des étrangers…

A tout cela, le chef présumé de l’opposition répondait l’autre jour en dénonçant « l’ambition personnelle » du Premier ministre. Comme si la vie de Michel Rocard, dans ses reniements et ses discrètes trahisons, était gouvernée par l’altruisme. S’il s’agissait du destin d’un homme, la prétentieuse nullité du propos rocardien ne mériterait pas d’être relevée. Mais c’est le débat civique qui est aujourd’hui en jeu, dans ses orientations et peut-être dans son existence.

Je m’explique : si le Parti socialiste ne parvient pas à se donner un projet digne de sa tradition et un représentant capable de l’incarner, il connaîtra le même sort que le radicalisme, naguère porteur du projet républicain et maintenant arc-bouté sur ses dernières citadelles cantonales. Dès lors, qui pourrait exprimer l’exigence de justice ? Le Parti communiste ? Ce n’est pas impossible mais il n’a toujours pas accompli sa révolution interne. Un gaullisme de gauche ? Il faudrait que quelqu’un ait le courage et la force de l’extirper des pesanteurs partisanes. Et nous savons que le prince qui pourrait porter l’espérance de justice est absent…

CARENCES

Les carences des partis de gauche, quant à la justice sociale, offrent un bel avenir aux démagogues de tout acabit. Elles peuvent aussi provoquer, à très court terme, une réorientation du débat majeur autour duquel s’organise la vie politique du pays : au lieu d’une confrontation entre révolutionnaires et modernisateurs (après-guerre), entre gauchistes et néo-conservateurs (autour de 1968), entre ces derniers et les socialistes réformistes (autour de 1981), après les vagues ethnicisantes et naturalistes, nous pourrions voir s’ouvrir un vaste débat sur la nation, l’Europe et le marché capitaliste mondial qui s’esquisse depuis le référendum sur Maastricht et qui pourrait prendre un tour aigu à l’occasion des ultimes discussions sur le GATT. Encore faudrait-il que quelqu’un propose une alternative sérieuse au libéralisme ambiant….

Si personne ne veut prendre ses responsabilités, nous verrons se préciser ce qui se dessine depuis les élections de mars : un champ politique presque entièrement occupé par la majorité parlementaire, avec M. Balladur au centre, M. Pasqua à droite, M. Séguin au centre-gauche et M. Chirac en recours ; un débat politique réduit aux supputations sur les manœuvres des uns et des autres ; des décisions stratégiques prises dans le secret des palais et des appareils partisans. En d’autres termes, nous aurions à choisir entre la droite et la droite, et entre des candidats présélectionnés par les partis conservateurs. C’est dire que le débat démocratique serait vidé de son sens, au moment même où la société française est confrontée à des questions dramatiques qui concernent l’indépendance économique et la liberté culturelle de la nation, la définition et à l’organisation du travail, la création et à la répartition des richesses, l’avenir des villes et du monde rural, la mise en œuvre d’un véritable projet européen…

Cette situation est explosive. Mais nul ne sait quand et par qui le feu sera mis à la poudrière.

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Editorial du numéro 605 de « Royaliste » – 4 octobre 1993