Le Président de la République a plusieurs fois comparé la France à une « Start-up Nation ». Quelle que soit l’opinion que l’on puisse avoir sur une telle comparaison, elle montre bien que le concept de « start-up » est considéré par le gouvernement actuel comme une valeur hautement positive.

Cet a priori positif s’étend évidemment à la start-up elle-même, qui est représentée en parangon de l’activité économique et élève le « start-uppeur » au rang de chevalier-aventurier de notre époque. Ceux qui ont réussi à faire de leur entreprise un géant, les Bill Gates (Microsoft), Steve Jobs (Apple), Mark Zuckerberg (Facebook), Larry Page (Google), etc. sont posés en modèles et considérés à l’égal des plus puissants chefs d’États ou de gouvernements.

De telles références exigent donc que l’on aille y voir d’un peu plus près : qu’est-ce qu’une start-up (nous écrirons aussi SU), en quoi est-elle différente d’une entreprise normale, quel impact peut-elle avoir sur l’économie de notre pays et de la planète, est-ce un modèle positif, pérenne, va-t-il à terme remplacer toute autre méthode entrepreneuriale, etc.  Nous avons donc entamé une réflexion, dont nous présentons ici les résultats, qui proviennent d’une série d’entretiens et de débats entre François Gerlotto, universitaire, chercheur, et Guillaume Delarue, centralien, « start-upeur », donc entre les représentants de deux « mondes » différents dans leurs formations et leurs préoccupations, mais convergents dans leurs analyses.

Ce débat a été mené suivant un « ordre du jour »  structuré en quatre points :

  • Qu’est-ce qu’une start-up, en quoi diffère-t-elle des autres modèles managériaux ?
  • Dans quel système économique doivent-elles (peuvent-elles) évoluer, quel impact sur l’économie en général ?
  • Quel impact, plus généralement, sur l’organisation de la recherche et de l’innovation en France ?
  • Quel impact sur l’organisation politique de notre pays ?
  1. Qu’est-ce qu’une start-up ?

Ces entreprises ont toutes les tailles, s’intéressent à tous les sujets, prennent un grand nombre de formes de gestion, bref sont d’une grande variabilité. Il semble que leur point commun soit d’être des entreprises en déséquilibre : elles perdent de l’argent dans l’espoir de créer un « produit » et de croître en gagnant ou ouvrant un marché.

Levons tout de suite une ambiguïté dans le discours, qui réside dans la confusion presque toujours orchestrée entre une start-up naissante et son résultat « adulte ». Comme son nom l’indique, une « start-up » est une entreprise en démarrage, une « jeune pousse » en français. Dans leur immense majorité, les start-ups une fois adultes deviennent des entreprises « classiques » dont on a oublié l’origine : c’est le cas par exemple de Hewlett-Packard, démarrée dans un garage (comme toute start-up qui se respecte, suivant la mythologie élaborée par les médias) par deux étudiants passionnés, et devenue un géant de l’électronique. Très souvent, on continue pourtant d’assimiler la compagnie adulte avec son origine : les GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple) sont encore vues comme des « jeunes pousses » aux dirigeants jeunes, rebelles, modernes et risque-tout. Cette confusion leur permet une communication parfaitement mensongère, mais qui maintient leur popularité malgré des méthodes de gestion économique et sociale parfois scandaleuses. Il est néanmoins difficile, justement à cause de cette confusion orchestrée, et parce que ces grandes firmes restent des modèles pour les jeunes pousses, de ne pas parler des unes quand on parle des autres.

Nous venons de dire que la définition des SU est très liée au financement par capital-risque. Dans une entreprise classique, celle qui soumet son projet à sa banque, en effet, le risque est peu élevé, mais les gains attendus ne sont pas non plus immenses. Prenons un exemple : vous avez une expertise professionnelle dans le chocolat, vous voulez ouvrir une chocolaterie dans un centre commercial où cette activité n’existe pas. Après avoir pris un grand nombre de précautions et d’assurances, donc sans vraiment accepter de risques, votre banque vous octroie un crédit sur 15 ans, grâce auquel vous pouvez démarrer votre activité qui vous rapporte immédiatement un revenu, ce qui vous permet de rembourser votre emprunt et de vous verser, à vous et aux employés que vous recrutez en fonction de l’ampleur que prend votre activité, des salaires plus ou moins confortables. Et c’est tout. Si l’étude de marché est menée correctement, le risque est minime voire nul.

Une start-up au contraire présente un risque d’échec élevé, que ne peut pas assumer une banque « classique ». Les revenus ne sont pas immédiats (certaines SU continuent à perdre de l’argent des années après leur création). L’investisseur, le « capital-risque », considère qu’une bonne évaluation du risque se situe à 80 % d’échec : plus faible, le gain attendu n’intéresse pas l’investisseur ; plus élevé, le jeu n’en vaut pas la chandelle. Il faut donc pour l’investisseur qu’une startup sur cinq financées soit un succès : alors le gain sera supérieur aux pertes dues aux quatre échecs.

Face à cette réalité, il n’y a pas trente-six conclusions possibles : la principale condition au développement d’une SU, c’est la possibilité de bénéficier d’un financement en capital-risque. Nous devrons en parler car ce n’est pas clair dans les discours et les conséquences de cette confusion sont catastrophiques, mais les réflexions sur les liens avec la recherche privée ou même publique ne sont absolument pas pertinentes dans cette analyse. Nous avons en France les bonnes personnes et le bon environnement (nous en parlerons plus loin) ; il nous manque des investisseurs assez gros et prêts à prendre le risque financier nécessaire. Pour caricaturer, « les banquiers français préfèrent financer les multinationales de leurs potes énarques ». Le capital-risque est un métier à part et les Américains y sont bons ; pas les Français. Ceux-ci tendent alors à remplacer l’investissement par de la subvention (Crédit Impôt Recherche, par exemple) : c’est une grave erreur, les deux métiers sont totalement différents car l’administration n’a ni la réactivité, ni les objectifs, ni les règlements, ni même les moyens adaptés à ceux des start-ups, et à leur vitesse de développement ou d’effondrement.

On peut décrire trois voies principales pour les start-ups, qui leur permettent  d’aboutir potentiellement au niveau de gains qui intéresse le capital-risque :

  • Technologique, en développant un produit qui n’existe pas encore et pour lequel il y aurait une demande immédiate. Ce serait sûrement le cas du startupeur qui aurait « développé dans son garage » la technique de la « fusion froide », par exemple.  En parlant de garage, l’époque où Bill Gates construisait dans le sien les premiers éléments de Microsoft pourrait entrer dans ce cadre. Ces start-ups créent un produit en pariant qu’un marché, encore ignoré ou carrément inexistant, apparaîtra immédiatement pour le consommer. Cependant il semble que ce ne soit que très rarement le cas. Le modèle de la start-up comme source d’innovation technologique semble plus de l’ordre du cliché ou du cas particulier que de la réalité la plus courante : ne confondons pas une start-up et le gagnant du Concours Lépine ! Facebook par exemple, modèle de start-up réussie, n’a apporté aucune innovation dans son projet.
  • Opportuniste, en comblant un besoin nouveau. On pourrait citer les cas récents des start-ups qui produisent des vaccins contre le SRAS-Covid19 (Moderna/biotech, par exemple). Si elles ont pu se développer de façon aussi rapide, c’est qu’un marché nouveau est apparu et qu’elles ont eu la réactivité nécessaire pour le satisfaire. Il s’agit en quelque sorte de l’inverse des précédentes : le marché apparaît avant que le produit ne soit fabriqué. Ici aussi, il est clair que ce cas ne peut être le plus fréquent, des besoins nouveaux aussi importants pour la société n’apparaissant pas si fréquemment.
  • Commerciale, en captant et développant un marché existant par l’application de méthodes nouvelles, pas nécessairement créées par elles. C’est le cas typique d’une start-up comme Facebook, dont la motivation de départ était la captation de la publicité de la presse écrite par l’usage d’Internet (ce qu’elle a réussi au-delà de toute expectative). Cela recouvre en fait l’essentiel des grosses SU (médias sociaux, Google, Amazon, Uber…). Elles s’appuient sur les opportunités créés par de nouvelles technologies qu’elles n‘ont pas mises en œuvre par elles-mêmes, comme Internet (financé par l’armée des Etats-Unis) ou le Web (financé par le CERN : deux résultats de la recherche publique, soit dit en passant).

Des chiffres ont été donnés récemment sur l’attractivité des grands projets américains envers les meilleurs chercheurs et ingénieurs de ce pays :

        Projet Manhattan : la bombe, l’énergie atomique  =>  ~ 1 000 personnes

       Projet Apollo : la lune, les technologies du spatial  =>  ~ 10 000 personnes

       Google, Facebook etc. : le marketing sur internet   =>  ~ 100 000       personnes

 Voilà qui fait s’interroger incidemment sur ce que sont les rêves, les objectifs, à donner aux jeunes étudiants qui deviendront les chercheurs et ingénieurs de demain. Ou, dit autrement : si la société, les gouvernants ne voient plus à quoi sert la recherche, d’une manière ou d’une autre elle disparaîtra…

 

Il est clair que c’est la troisième voie qui décrit l’immense majorité des grandes start-ups, avec des variantes plus ou moins nettes. L’objectif de ces SU correspond plutôt à un investissement lourd de capital-risque visant à capter un marché par une plus grande prise de risque, vitesse d’exécution et focalisation que permettent le modèle de la startup (réussir ou mourir). C’est typiquement le cas d’Uber, fameuse au point d’avoir donné son nom à la méthode de gestion qu’elle applique ; il est alors intéressant de regarder de plus près comment tout cela fonctionne. Citons Wikipédia :

Le terme « ubérisation » provient de l’entreprise Uber qui a généralisé à l’échelle planétaire un service de voiture de tourisme avec chauffeur entrant directement en concurrence avec les taxis. Les caractéristiques de ce service sont en premier lieu les gains financiers importants liés à l’évitement des contraintes réglementaires et législatives de la concurrence classique[1] (l’acquisition d’une licence de taxi dans le cadre d’Uber), mais aussi la quasi-instantanéité, la mutualisation de ressources et la faible part d’infrastructure lourde (bureaux, services supports, etc.) dans le coût du service, ainsi que la maîtrise des outils numériques.»

L’exemple de Facebook permettra aussi de mieux comprendre la logique de ce troisième type de start-up. Le cœur de métier, le « business plan » de Facebook est de s’approprier les revenus de la publicité sur Internet. Bien entendu la plateforme n’a inventé ni Internet ni la publicité. Comment fait-elle ? Donnons un exemple. Quand un client se connecte à sa page Facebook, celle-ci lui propose l’article d’un journal à lire. Ce dernier est téléchargé avec une série d’annonces publicitaires. Ces annonces sont payées par le publicitaire, non pas au journal, mais à Facebook. Dans l’autre sens, le client en se connectant livre des informations personnelles, état-civil, pôles d’intérêt, ressources financières, etc. Ces informations récoltées gratuitement par la plateforme sont alors vendues au publicitaire. Il y a double spoliation : vis-à-vis du journal, qui a financé l’article mais ne reçoit pas les bénéfices publicitaires que celui-ci génère ; et vis-à-vis du client, qui fournit (souvent à son insu) des informations intéressantes pour le publicitaire, mais qui n’en reçoit pas de gratification, celles-ci allant encore une fois à Facebook.

L’innovation est-elle le fondement des start-ups ?  Cette question est importante, nous l’avons vu, non pas parce que l’innovation serait au cœur des start-ups, mais parce que le premier mot qui vient à l’esprit lorsque l’on parle de start-up est celui d’innovation, dans deux de ses trois dimensions : technique (« Introduction, dans le processus de production et/ou de vente d’un produit, d’un équipement ou d’un procédé nouveau ») ; commerciale (« Ensemble du processus qui se déroule depuis la naissance d’une idée jusqu’à sa matérialisation (lancement d’un produit), en passant par l’étude du marché, le développement du prototype et les premières étapes de la production »). La troisième dimension, sociale, n’est évidemment pas concernée ici.

Une start-up est-elle nécessairement fondée sur de l’innovation ? Si l’on reprend l’exemple d’Uber (mais c’est la même chose pour Facebook que nous venons de décrire, ou Amazon, ou tant d’autres), la réponse est nette : il n’y a pas d’innovation dans cette SU. Son seul apport a été de capter à son profit un marché existant en profitant de ses pesanteurs  propres et de la situation économique du pays, puis de détruire toute concurrence ancienne ou nouvelle par un certain nombre de méthodes. En général ces SU n’ont pas (ne peuvent tolérer) de concurrent : « Il n’y a pas de place pour deux crocodiles dans un marigot». Cette définition décrit tout autant Amazon, AirBnB, Booking.com et tant d’autres SU « disruptives ». En revanche, pour les SU des deux premiers types, il peut y avoir une part importante, voire essentielle, d’innovation. Elles sont très minoritaires, mais permettent de faire l’amalgame entre SU et innovation ; alors que pour une grande majorité de SU, nous en sommes très loin… Pourquoi alors relie-t-on presque obligatoirement start-up et innovation dans les discours publics ? Une réponse qui vient immédiatement à l’esprit est la suivante : l’innovation est un alibi politique pour justifier une situation immorale (même dans le capitalisme !). Comment une entreprise peut-elle avoir des marges (des bénéfices) aussi énormes et sans commune mesure avec son rôle dans la société ? En la justifiant par l’innovation, synonyme de progrès, qui entraîne cette ‘juste’ rémunération. Alors qu’en pratique il s’agit surtout de monopoles et de privatisation de biens publics par dérégulation/évasion fiscale. Il est vrai que Google a bien innové au début, mais il s’est rapidement converti (auto-défendu ?) en un monopole anti-compétitif.

Quelle est la situation des start-ups en France ? On peut en effet s’interroger sur les raisons pour lesquelles la France est une pépinière de start-ups jeunes (et donc petites) mais qui n’atteignent que très rarement la taille critique qui les rendrait autonomes : avant cette étape, elles sont rachetées ou disparaissent faute d’atteindre une taille suffisante. L’une des raisons les plus évidentes vient de la spécificité d’un « petit » marché (la France) par trop différent du grand marché anglo-saxon : les habitudes de consommation, la langue, les structures administratives, l’histoire de notre société, tout simplement le surcoût lié à « l’interfaçage » entre deux cultures, font que si une start-up est adaptée à notre marché (ce qui est nécessaire pour naître et croître), elle ne l’est pas au marché international. Au moment crucial de son passage « dans la cour des grands », elle n’a que deux solutions : soit elle trouve dans l’environnement national un investisseur ayant la capacité d’introduire du capital-risque en quantité dans une SU « à la française » ; malheureusement – autre raison –  cet investisseur n’existe tout simplement pas en France : nous l’avons dit, la culture du capital-risque est surtout anglo-saxonne. Soit elle se transforme drastiquement pour perdre sa « french touch », et en général ceci se traduit par un rachat par des firmes américaines et une transformation si radicale que la start-up n’est plus rien de ce qu’elle était à l’origine ; faute de l’une ou l’autre de ces solutions, elle ne pourra pas accomplir cette mutation, et elle mourra ou se transformera en entreprise classique. Curieusement, les jeunes start-ups sont facilement construites et très nombreuses en France : c’est peut-être dû à la formation des start-uppeurs, souvent issus des grandes écoles d’ingénieurs à la formation parfaitement adaptée, et aux appuis de la société et de l’État, dont les infrastructures sont hautement favorables à leur apparition. Comme  nous l’avons signalé, nous avons en France le bon environnement et les bonnes personnes. Et pour poursuivre, après la pépinière, dans les analogies botaniques : la France est une serre idéale pour voir se développer les jeunes pousses, mais un mauvais terrain (sans engrais)  pour leur transplantation.

  1. Dans quel système économique doivent-elles (peuvent-elles) évoluer, quel impact sur l’économie en général ?

 Le principe du développement d’une SU est de démarrer pratiquement sans moyen (capital de départ proche de zéro), en laissant une place grandissante aux investisseurs lors des augmentations de capital (en part du capital et en influence sur la direction). L’investissement est étalé dans le temps, par étapes, afin de minimiser le risque, en vérifiant les progrès et en faisant entrer d’autres investisseurs (ce dernier point ne réduit pas nécessairement le risque du projet lui-même, mais échouer à plusieurs est plus difficile que seul !).

La taille maximale dépend de la taille du marché cible, lequel doit être le plus grand possible pour justifier le risque de l’investissement.

En cas de succès l’investisseur doit pouvoir ‘sortir’ et se payer en vendant ses parts : acquisition par un industriel pour les petites et moyennes, introduction en bourse pour les plus grosses.

Ce modèle est particulièrement adapté à :

  • Acquisition d’audience : investir suffisamment en publicité pour créer une audience qui donne sa valeur au service (réseaux sociaux par exemple). C’est à la fois risqué et rémunérateur en cas de succès (la valeur est créée directement par l’investissement !).
  • Course de vitesse pour les modèles ‘winner takes all’ (tout pour le gagnant), par exemple Uber ou Tesla, sans omettre la possibilité qu’un autre investisseur prenant plus de risque fasse réussir un concurrent plus vite : il n’y a pas de médaille d’argent dans la compétition entre start-ups.
  • Innovation produit : dans le cas d’une innovation, c’est en allant jusqu’à la commercialisation que l’on valide sa pertinence, avec le risque que le produit ne trouve pas son marché. Cependant le pur financement de la conception du produit rentre dans le mode de fonctionnement des entreprises traditionnelles (l’iPhone d’Apple par exemple). Les deux premiers cas sont donc souvent couplés à celui-ci dans le cas des start-ups.

La création/acquisition d’un nouveau marché dans une économie mondialisée favoriserait également la compétitivité nationale, en déplaçant les bénéfices produits dans un pays usager de la SU vers le pays créateur de la SU. C’est ce qui peut expliquer le désir des politiques de favoriser à tout prix ce modèle dans leurs pays respectifs pour éviter que les start-ups des autres pays (en clair : les États-Unis !) ne prennent les marchés au détriment des acteurs locaux.

Ce phénomène joue d’ailleurs sur plusieurs points, et peut s’analyser en détaillant les impacts nationaux :

  • Sur l’emploi. En général il n’est délocalisé qu’en partie. C’est le cas par exemple pour Google ou Facebook, où le nombre de salariés reste relativement faible par rapport à l’activité. C’est très différent pour d’autres : Uber et Amazon en sont les contre-exemples, les salariés étant majoritairement locaux (chauffeurs, personnel des entrepôts, livreurs…)
  • Sur les ressources fiscales. Il est tenu pour implicite que les bénéfices sont totalement libres de mouvement (le revenu de la publicité touchant des internautes en France, et concernant des produits commerciaux fabriqués et vendus en France, est taxé aux États-Unis) et que les régulations locales permettent la déstabilisation du marché à distance (Uber opérant des taxis sans statut de taxi, depuis la Californie). Ceci a un impact national positif pour le pays d’origine de la start-up, et négatif pour les autres. Notons que les politiques affirment souvent que de nouvelles lois sont nécessaires pour capturer ces nouveaux modèles d’affaire. C’est en général faux : l’évasion fiscale joue sur certaines ambiguïtés en biaisant des mécanismes efficaces dont l’application stricte pourrait être suffisante, mais dont l’État tolère par faiblesse ou connivence « l’optimisation », comme la facturation entre filiales sur des services intangibles (marques, propriété intellectuelle) surévalués pour annuler les bénéfices des filiales locales et déplacer ceux-ci dans un pays à taxes plus faibles (Luxembourg, Pays-Bas ou Irlande pour l’Europe). Le même problème se retrouve dans le cas de la non-harmonie fiscale entre pays. Mais là aussi, on pourrait questionner la tolérance des Etats envers ces mécanismes allant à l’encontre de l’esprit de la loi. On peut penser qu’un individu utilisant les mêmes procédés serait vite condamné…
  • Sur le ‘soft power’ : Il y a potentiellement un avantage au pays d’origine par l’utilisation des nouveaux géants comme moyen de pression économique ou diplomatique, espionnage… Il semble cependant que les acteurs privés agissent avant tout pour leur intérêt à l’échelle globale et parfois contre le gouvernement de leur pays d’origine…

Il semble à la lecture de ces observations, que le développement aussi spectaculaire des start-ups dans le monde ait été rendu possible par un système politique globalement favorable à la dérèglementation dans une idéologie ultra-libérale, voire complice dans sa tolérance à la non-application ou à la distorsion des lois. Avec quelques anomalies surprenantes toutefois : l’UE qui est le parangon de ce système n’est pas la région du monde où se développent le mieux les SU, alors que les Etats-Unis, également favorable à ce type d’organisation, mais où est présent un très fort esprit national (et fédéral) qui, sans le limiter, oriente le développement des SU, est le paradis de ces structures. Peut-être l’observation faite sur le cas français, où les SU ne peuvent atteindre une taille critique sans s’adapter au système anglo-saxon, nous donne-t-il une explication : en plus de cette dérégulation, il faut un grand marché international, et pour le moment seul le marché américain (anglo-saxon) en a la taille. L’Europe a certes une taille équivalente, mais les spécificités des différents pays qui la composent limitent probablement les possibilités d’expansion des start-ups nationales. Il faut aussi un système où le capital-risque puisse voir le jour et s’épanouir, ce qui est possible lorsque la tradition économique du pays a permis son développement. Ici aussi, cette contrainte est à l’avantage des Etats-Unis, où la tradition capitaliste est ancienne : un investisseur risquant tout sur un projet présentant 80 % de risque d’échec est vu positivement dans ce pays, alors qu’il reste perçu comme une espèce d’inconscient dans le nôtre !

Nous posions la question de l’impact sur l’économie « traditionnelle ». Il est multiple. Largement positif lorsque l’on considère la capacité des start-ups à s’adapter à un monde en transformation, car elles permettent la création, le développement et la satisfaction extrêmement rapides de marchés nouveaux, rapidité que ne peuvent avoir les entreprises conventionnelles ; il devient négatif quand il s’appuie sur des méthodes de destruction (« disruption ») puis d’appropriation de marchés existants aboutissant au déclassement des anciens intervenants (les taxis par exemple) et à la prolétarisation des travailleurs du secteur, ou quand il joue sur des différences légales et réglementaires des différents pays où se situent leurs activités pour échapper aux taxes et aux lois sociales. Dans la mesure où l’avantage va au « moins-disant » social, environnemental, etc., ces start-ups (une fois devenues adultes) bénéficient d’un avantage insupportable face à l’économie conventionnelle. Ceci d’autant plus que les fonds de pension tendent à exiger de cette économie conventionnelle des résultats et des modes de fonctionnement calqués sur les SU : la récente mise à pied du PDG de Danone, accusé de favoriser les employés au détriment des actionnaires, en est un bon exemple. On voit que tout ceci pourrait être en grande partie résolu si les gouvernements avaient une position claire sur ce sujet et n’hésitaient pas à faire tout simplement respecter et appliquer leurs lois. Nous avons vu que ce n’était pas le cas, en particulier du fait de la vision biaisée de ce que représente une start-up.

  1. des questions sur les rapports de la recherche et de l’innovation

Un peu d’histoire

Nous avons essayé de montrer que l’on  considère souvent (généralement à tort) que ce qui caractérise la start-up est sa capacité d’innovation, capacité qui serait beaucoup moins présente dans les équipes de recherches des Instituts et Universités nationaux, qui se focalisent plutôt sur la recherche fondamentale ou appliquée. On fait aussi souvent la confusion entre innovation et progrès – industriel et économique -, alors que la recherche est au contraire coûteuse pour le pays et sans grande rentabilité économique, ou en tout cas à rentabilité très aléatoire, imprévisible et à long terme. Peut-on dès lors penser que l’engouement du/des gouvernements pour les start-ups vient de cette capacité supposée qui leur serait propre, et qui justifierait qu’elles fassent l’objet de tous leurs soins ? On peut en tout cas le soupçonner au vu de leur politique constante depuis plusieurs décennies dans le domaine de la recherche, dont nous présenterons une très brève histoire.

La recherche scientifique en France depuis la fin de la guerre (et même un peu avant puisque le CNRS a été créé en octobre 1939) s’appuie principalement sur deux bases : l’Université et les Instituts de Recherche, structures d’ailleurs propres à notre pays. C’est ainsi que se sont constitués au fil du temps le Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS, 1939), l’Institut de Recherches pour le Développement (IRD, ex-ORSTOM créé en 1943, devenu IRD en 1998), l’Institut National d’Etudes Démographiques (INED, 1945), l’Institut National de Recherche Agronomique (INRA, 1946, devenu l’INRAE par fusion en 2020 avec  l’IRSTEA, ex-CEMAGREF), l’Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale (INSERM, 1964), l’Institut national de recherche en informatique et en automatique (INRIA, 1967).

Devenus en 1982 des Etablissements Publics à Caractère Scientifique et Technologique, ces « EPST sont des personnes morales de droit public, indépendantes administrativement et financièrement. Elles ont pour missions de développer et de valoriser la recherche scientifique sous toutes ses formes et dans tous les domaines. Elles doivent également participer à la diffusion de la science et à la formation des chercheurs ».

À ces instituts se rajoutent deux groupes que nous citons mais que nous n’analyserons pas ici :

Les EPIC (Etablissements Publics à caractère Industriel et Commercial) créés en même temps que les EPST en 1982. Ils sont beaucoup plus nombreux et, à la différence des EPST, sont construits pour « faire face à un besoin qui, selon les partisans de l’interventionnisme économique, pourrait être assuré par une entreprise industrielle ou commerciale, mais qui, compte tenu des circonstances, ne peut pas être correctement effectué par une entreprise privée soumise à la concurrence». Ce groupe est beaucoup plus disparate et rassemble de véritables Instituts de recherche comme l’IFREMER, le CIRAD, le BRGM, l’ONERA ou le CEA, mais aussi nombre d’autres structures aussi diverses que, au hasard, la RATP, les Ports Autonomes, l’Opéra de Paris, l’Agence Française de Développement, la Monnaie de Paris ou le Domaine National de Chambord.

Les Universités, où les enseignants-chercheurs sont censés accomplir cette activité à mi-temps, avec l’objectif additionnel d’initier leurs étudiants à cette activité.

La politique de recherche

La politique de recherche de l’État est particulièrement visible dans l’évolution des EPST, (c’est pourquoi nous ne considérerons que ces structures). Petit à petit, ils se sont vus dépossédés de leur autonomie et de leur capacité d’agence d’objectifs, pour voir leur rôle se limiter à une agence de moyens. Citons ici une analyse du syndicat National des travailleurs de la Recherche Scientifique (document de 2015 mais toujours d’actualité) :

« Le contrat d’objectifs, pour la période 2014-2018 corédigé par l’État et la direction du CNRS, entérine que les choix scientifiques développés par l’organisme répondent à d’autres logiques que celles de la science. « La mise en évidence des enjeux scientifiques passe par la prise en considération des interactions permanentes entre ces trois logiques » : celle de la science, celle des impacts sur la société, celles des demandes de la société (essentiellement celles des entreprises).

Le contrat est clair. Il privilégie parmi les demandes de la société, celle des entreprises, et s’inscrit pleinement dans la loi dite « Fioraso » qui confère à la recherche publique des missions de transfert des résultats des laboratoires et de contribution à l’innovation des entreprises. (…). Les accords-cadres définissent l’objectif des partenariats qui consiste à améliorer « la compétitivité et à ouvrir de nouveaux territoires de croissance » à ces grandes entreprises. ». Où l’on voit l’innovation pointer son nez…

Cette dépossession s’est effectuée par le biais de deux types de structures créées à cet effet :

  • L’Agence Nationale de la Recherche (ANR) à qui l’Etat a transféré l’essentiel des budgets de recherche, ne laissant aux EPST pour l’essentiel que des budgets de fonctionnement. C’est alors l’ANR (donc l’État, et non plus les EPST) qui choisit les sujets de recherche qu’elle va financer pour des équipes sélectionnées sur concours. Plus question pour les EPST de définir eux-mêmes leurs objectifs scientifiques, non pas que cela leur soit interdit, mais simplement parce qu’ils n’ont plus les moyens propres de leurs financements.
  • Les Unités mixtes de recherche (UMR). Formées d’équipes issues d’au moins deux Instituts de recherche et d’une université, ces UMR imposées à tous les Instituts et aux Universités sont établies pour 5 ans renouvelables une fois, et ont leur propre autonomie vis-à-vis des établissements d’origine des chercheurs, établissements qui perdent ainsi la main sur leurs ressortissants.

On le voit, ayant perdu à la fois leurs budgets de recherche et l’autorité sur leurs personnels, les EPST sont devenus des baudruches vides dont le seul rôle maintenant est d’administrer leur personnel et de gérer leurs infrastructures.

Il n’est pas question ici de s’interroger sur la pertinence du maintien des EPST ou sur les raisons de la déliquescence de la recherche universitaire, mais simplement de montrer les effets de la priorité accordée à l’innovation sur l’évolution de la recherche en France. Dans cette perspective, la mise en valeur des start-up prend toute sa signification. Cette priorité aboutissant à un bouleversement complet de l’organisation de la recherche en France, il deviendra crucial de poser la question de la pertinence de l’analyse qui a abouti à une telle décision.

L’apparition de l’innovation comme priorité de l’État

Dès les années 1990, le gouvernement de M. Balladur a démarré une réflexion au niveau de l’Etat sur la transformation de la recherche nationale. Un important rapport avait été publié, fruit des travaux d’un groupe de responsables des grandes entreprises françaises, sur les priorités à donner à l’effort de recherche nationale. On y trouvait décrit très clairement ce qui allait devenir de façon permanente la politique de recherche de l’Etat, qui décidait alors de favoriser principalement l’innovation (et son corollaire : la compétitivité) à des fins économiques par transfert direct de subventions aux entreprises, au détriment d’une recherche fondamentale jugée coûteuse, lente et sans finalité claire. Cette direction prise, les principales décisions depuis cette date ont toutes mené à une réduction des prérogatives (disons-le clairement : une mise sur la touche) des grands Instituts de recherche, les EPST surtout, et plus marginalement les EPIC pour ceux qui sont de véritables instituts de recherche : CIRAD, CNES, IFREMER, CEA, etc. La plus grande partie de ces subventions, ponctionnées du budget de la recherche, s’est vue par la suite affectée aux Crédits d’Impôts pour la Recherche.

Citons Wikipédia : Le crédit d’impôt en faveur de la recherche (CIR) est, en France, une réduction d’impôt calculée sur la base des dépenses de R&D engagées par les entreprises. Il est déductible de l’impôt sur le revenu ou sur les sociétés dû par les entreprises au titre de l’année où les dépenses ont été engagées. Il s’agit donc d’une aide fiscale destinée à soutenir et encourager les efforts de recherche et développement des entreprises, quels que soient leur secteur d’activité, leur taille et leur organisation.

Cette aide fiscale a pour vocation :

  • d’accroître la compétitivité de l’appareil productif français ;
  • de renforcer la compétitivité des entreprises au travers de la recherche et des partenariats public/privé ;
  • de servir de levier à la recherche privée ;
  • d’inciter les entreprises à embaucher du personnel de formation et d’expérience scientifique ;
  • d’imposer un cadre méthodologique de R&D au travers du dossier de CIR.

In fine, l’objectif affiché du CIR est de permettre à la France d’obtenir un effort de recherche égal à 3 % du PIB, dont 1 % pour le public et 2 % pour le privé.

Pour donner une idée de son importance, le coût du CIR pour l’État a atteint 5,567 milliards d’euros au titre de 2013, Cette somme équivalait cette année-là à 72 % du budget de la recherche publique de 7,76 milliards d’euros. Les choses n’ont guère changé depuis lors.

On le voit, la recherche a pâti de cette vision politique, sans d’ailleurs que cela ait la moindre incidence sur l’effort de recherche-innovation. Le budget global de la recherche en France est resté largement en-dessous de la barre des 3 %. Il n’a jamais même atteint 2,5 % du budget national (2,19 % en 2019), et le classement de la France n’a cessé de diminuer dans tous les indicateurs, pour passer du 4e rang dans les années 1990 au 12e rang mondial à l’heure actuelle, quand ses principaux « concurrents » (Chine, Allemagne, Japon, etc.) tournent autour de ces fameux 3 %. Par ailleurs il est reconnu que le CIR n’est utilisé que marginalement par les entreprises privées bénéficiaires pour réaliser de l’innovation (sans parler de la R&D).

Quel est le rôle des start-ups dans cette dérive ? Difficile à évaluer, du fait de statistiques éparpillées. Ce qui est clair, à la lecture des discours et des positions de ce gouvernement, c’est que la vision actuelle de l’État consiste à penser que l’innovation se situe maintenant au niveau de ces structures. Notons aussi que le Crédit Impôt Recherche a été renforcé récemment en y ajoutant un Crédit Impôt Innovation.

Ce qui reste démontré, c’est l’existence d’une volonté de privatiser l’essentiel de l’effort de recherche, appuyée de manière très bancale sur un discours promouvant le développement économique par l’innovation. Il n’est pas question ici de faire le procès de l’innovation, qui est utile pour s’approprier un marché par ‘disruption’, comme le fait la Silicon Valley. Ce qu’il faut souligner, c’est que l’innovation, telle qu’elle est comprise dans les start-ups comme dans les entreprises, n’est pas une fin en soi : c’est un moyen de conquérir des marchés.

L’expérience de ces 30 ans de baisse des budgets de recherche au profit de crédits pour le privé a montré que réduire la recherche publique n’augmente en rien la recherche privée : les deux sont très différentes dans leurs objectifs, leurs méthodes et leurs relations au temps. Par ailleurs la deuxième a besoin de la première. Il existe de nombreux exemples du bénéfice, pour les start-ups et le privé en général, de l’existence d’une recherche publique puissante : depuis Internet né à l’initiative du DARPA[2], jusqu’au Web inventé au CERN, en passant par SpaceX  financé et soutenu par l’armée et la NASA (rappelons que pour être salarié dans l’entreprise SpaceX de M. Elon Musk, il faut être citoyen américain, puisque cette start-up travaille pour l’armée !). Une telle analyse faisant de l’innovation une priorité pour la recherche, et déviant les budgets vers cet unique but devient alors parfaitement contre-productive.

On peut se demander aussi pourquoi la recherche privée reste aussi faible dans notre pays. Il est possible que la tradition colbertienne qui a prévalu dans le domaine de la recherche jusqu’aux années 80 dans notre pays ait produit une « mentalité d’assisté » de la part des entreprises privées. Mais une autre réponse, plus probable, est que cela correspond à un mode opératoire des grandes sociétés françaises qui ne sont pas prêtes à  financer elles-mêmes l’innovation. Nos grosses multinationales, de par leur taille, sont acheteuses d’innovation, pas productrices. Le capitalisme est tiraillé entre la conservation des positions dominantes par les acteurs installés, et la ‘destruction créatrice’ par de nouveaux acteurs visant à ouvrir/déplacer des marchés. Cela a des conséquences dans l’investissement en recherche. La régulation est un facteur clé de planification et de stabilité, sa disparition est un moyen de rendre accessible, d’ouvrir à tous un nouveau marché, avec souvent une privatisation des bénéfices au détriment de l’Etat via l’évasion fiscale, ou l’apparition de « négativités externes » (de l’impact de santé publique, à la déstabilisation des démocraties !)

Par ailleurs le discours officiel tend à exiger des chercheurs du public (image négative) qu’ils se transforment en entrepreneurs (image positive). Cela a deux résultats : d’une part la recherche publique s’effondre, d’autre part la recherche privée, même dans le cadre de l’innovation, ne progresse pas. C’est qu’on s’est trompé de cible : en ce qui concerne l’innovation, la responsabilité n’est pas dans les mains des chercheurs mais des financiers. Or ceux-ci ne « jouent pas le jeu », en particulier au niveau de l’appui au développement des entreprises de taille intermédiaire, car c’est à cette taille que nos start-ups s’arrêtent ou sont rachetées.

L’erreur d’analyse est manifeste, et pourtant elle continue de sous-tendre la politique de R&D de l’Etat. Pourquoi ? Dans la plus bienveillante des interprétations, on peut soupçonner un « effet-panurge » chez les gouvernants/technocrates qui finissent vraiment par croire leur ‘communication’ (pour ne pas dire propagande). Dans la pire, il s’agit d’une politique parfaitement analysée, dont le but n’est ni la recherche ni l’innovation, mais la mise à disposition des ressources de la recherche vers les grandes entreprises, sans contrepartie. Il s’agit alors, camouflée sous le faux nez du soutien à l’innovation, d’une politique d’enrichissement de ces entreprises sans effet positif (bien au contraire) pour le pays.

  1. Des questions d’ordre politique

Effets sur la politique sociale et économique de l’État

Mise à part la recherche que nous venons de décrire, la vision positive du développement des start-ups, globalement vues comme innovatrices et se situant bien dans ce cadre de la priorité donnée à l’innovation (en confondant, nous l’avons vu, disruption du marché et innovation) a abouti à des changements profonds dans le fonctionnement socio-économique de nos sociétés, par l’arrivée massive des plateformes de services, décrite sous le nom d’ « Uberisation », et leur acceptation sans grandes difficultés par la population et les élites. Cette forme d’activité qui se répand dans nombre d’activités économiques dans le pays aboutit à imposer dans les faits un virage complet dans sa politique sociale.

Il est vrai que ces plateformes ont dû leur succès au fait qu’elles permettaient à une frange importante de la population, exclue du marché du travail, de retrouver une activité professionnelle, même s’il s’agit d’emplois sous-payés et sans garantie sociale ; ou d’arrondir des fins de mois difficiles avec un métier d’appoint. Il n’en reste pas moins vrai qu’elles mènent à de profonds bouleversements. Citons (encore) Wikipedia :

« D’après l’Observatoire de l’ubérisation créé en 2015 par Grégoire Leclercq et Denis Jacquet, il faut aussi prendre en compte les enjeux sociaux (financement du modèle social), juridiques (requalification en contrat de travail), fiscaux (les plateformes sont nombreuses à ne pas se soumettre à l’impôt sur le territoire national) et économiques (les acteurs traditionnels sont bousculés par ces modèles et les appréhendent). En effet, les flux financiers induits par les services ubérisés transitent fréquemment à l’étranger, donc à l’abri des prélèvements sociaux du pays où se font effectivement les prestations. Ces limites et bien d’autres justifient que l’entrepreneur et penseur Bruno Teboul, par ailleurs cofondateur et membre de l’Observatoire de l’ubérisation, décrive l’ubérisation comme un processus de « disruption destructrice », en particulier dans son ouvrage « Uberisation = Économie déchirée ? ».

Cette politique des grandes plateformes issues des start-ups internationales aboutit in fine à un déséquilibre de traitement entre les entreprises d’un pays, qui sont soumises à sa législation fiscale et sociale, et ces plateformes qui échappent à ses lois. Non seulement cela induit des inégalités inacceptables mais, suivant la règle qui veut que le moins-disant (économique, financier, social, environnemental, sanitaire etc.) soit le gagnant du marché, cela pousse à assumer une dégradation générale de l’environnement humain  (social, environnemental, sanitaire etc.), pour simplement espérer être concurrentiel. On assiste en quelque sorte à une délocalisation à l’intérieur même du pays, avec des législations appliquées à des niveaux différents suivant les acteurs.

Nous retrouvons ici la confusion organisée que  nous avons déjà signalée mais sur laquelle il convient de revenir un instant : l’amalgame fait entre les GAFA et les start-ups qu’ils étaient au départ. Ils en ont gardé (ou la « communication » continue à nous en donner) une « image » jeune et risque-tout : il suffit de comparer l’image, élaborée par les cabinets de communicants, d’un Mark Zuckerberg par rapport à un Bernard Arnault, pour nous convaincre de la différence entre le  « vieux capitaliste cravaté, rigide et arrogant de l’ancien monde » et le « jeune start-uppeur col ouvert, décontracté et sympathique du nouveau », alors que les deux ont exactement le même ego, la même soif de profit infini, le même goût pour la puissance économique, la même indifférence pour les effets sociologiques de leurs actions. Pur tour de passe-passe communicationnel, qui permet de faire aussi passer la pilule de la dérégulation à outrance : elle est présentée comme facteur nécessaire à la création de SU et donc potentiellement d’emplois, alors qu’elle est essentiellement faite à l’avantage des GAFA, qui n’ont pourtant plus besoin d’incitation au développement depuis longtemps…

Enfin il ne faut pas oublier l’influence de ces réseaux : la Silicon Valley a les moyens d’embaucher les meilleurs ‘lobbyistes’ qui soient dans les cercles de pouvoir. Elle véhicule une idéologie du progrès inéluctable (mais devenant de plus en plus inquiétant) : on peut en avoir un exemple dans les développements récents des liens entre start-ups « vegan »  qui, s’appuyant sur un prétendu respect de la vie, fabriquent maintenant de la viande en laboratoire (bientôt en usine) sans animal vivant, à partir de cellules-souches et d’acides aminés et protéines de synthèse ; et les poids-lourds de l’agro-industrie, ceux qui justement produisent ces « minerais de viandes » à partir d’élevages industriels éthiquement inacceptables et qui sont à l’origine de la réaction vegan ; donc que l’on aurait supposé hostiles à ces start-ups. Mais ils ont vu tout ce qu’ils pourraient tirer de ces SU en termes de communication et surtout comme leviers d’appropriation de l’agro-industrie tout entière via des lobbies agressifs.  Gilles Luneau nous a bien  décrit cette stratégie dans son livre « Steak Barbare[3] », et il nous montre à quel point les fantasmes et les idéologies sont mises à profit par une « communication » parfaitement organisée  à travers les réseaux sociaux pour permettre la confiscation de pans entiers de l’activité économique.

Quelles actions entreprendre ?

Il n’est évidemment pas question de vouloir la mort des start-ups en arguant de certains effets nocifs : elles sont indispensables dans le panorama économique, et s’en passer serait suicidaire pour notre pays. Encore faut-il les considérer avec quelques idées claires en tête :

  • Remettre en perspective les principes qui les gouvernent. En particulier l’innovation, dont nous avons vu que ce concept était compris de façon erronée par le gouvernement, ceci depuis des décennies, et avait mis à mal la recherche scientifique et son financement.
  • Réviser entièrement la politique de financement public de la recherche en France. Nous ne prendrons pas parti ici sur le bien-fondé des EPST, cela méritera une réflexion plus particulière et plus approfondie ; mais une évaluation objective de l’évolution de la recherche en France doit être faite. Il est ahurissant de voir que le budget de la recherche en 2019 ne dépassait pas 2,19 % du PIB, et que les mensonges de l’État se poursuivent, puisqu’il prétend par exemple avoir résolu ce problème par un budget de recherche augmenté de 5 milliards (étalé jusqu’à 2030), alors que le simple rattrapage pour se situer au niveau des années 2000 en exigerait quatre fois plus ! Nous avons décrit suffisamment en détails les problèmes de la recherche pour ne pas avoir besoin d’y revenir.
  • Ne pas confondre capital-risque et subvention. Il est clair que cette « valorisation » à tous crins d’une innovation mal comprise a eu des effets pervers, en particulier au niveau des financements et de la création du Crédit d’Impôt pour la recherche et l’Innovation, qui doit être remis à plat et dont les effets sur le développement de la recherche et de l’innovation par le secteur privé doivent impérativement être réévalués.
  • Réévaluer également les capacités de la France en matière d’investissement de capital-risque. Si la frilosité du système bancaire reste aussi importante qu’à l’heure actuelle, aucun soutien public des start-ups n’aboutira à rien. Nous l’avons dit : le goulet d’étranglement du développement des start-ups en France n’est ni scientifique ni administratif, il est financier, et du domaine privé des investisseurs.
  • Avoir une politique fiscale cohérente. On ne peut à la fois favoriser l’implantation des start-ups internationales dans notre pays dans l’espoir qu’elles créent de l’emploi et leur laisser toute latitude pour décider en toute liberté des règles de recrutement et de salaire qu’elles appliquent à leurs salariés, et pour organiser leur évasion fiscale. Une telle politique, nocive pour l’emploi, s’avère également fatale pour les entreprises nationales qui de leur côté ne peuvent échapper aux taxes : il y a là officialisation d’une inégalité de traitement de la concurrence qui est proprement mortelle pour notre économie. Plus généralement, le simple respect des législations sociales et fiscales existantes, qui  ne nous semble pas être une exigence incongrue, doit être défendu partout et imposé à tous.
  • Bien réglementer et surveiller les réseaux sociaux, puisqu’ils sont vecteurs de la publicité politique. Il conviendra d’évaluer dans quelle mesure ils en sont aussi éventuellement acteurs. Nous sortons là quelque peu de l’analyse sur les SU, mais les images et les effets de communications poussant à la confusion, il faut rappeler ce point. La puissance des GAFA, leur richesse et leur intrusion dans notre intimité les rendent capables d’influencer de façon déterminante les choix politiques des citoyens : nous avons pu le constater avec l’épisode des élections américaines. Pour le moment, il semble que leur objectif de puissance économique l’emporte largement sur leur volonté de puissance politique, et que leur soutien à l’un ou l’autre des candidats (voire tous) soit purement opportuniste dans leur projet. Mais un tel poids risque de peser très lourd quand il s’agira de voter des lois qui leur déplaisent (une rigueur accrue sur les évasions fiscales, par exemple). Nous le voyons déjà dans le bras de fer qui commence avec les pays qui envisagent de créer une taxe sur les GAFA.
  • Pour mémoire, citons aussi la protection des données des utilisateurs des grandes plateformes comme Facebook, Google, Uber etc. qui est pour le moment pratiquement laissée à l’appréciation de ces dernières.

 Conclusion

La première conclusion que nous pouvons tirer de cette réflexion, c’est qu’il s’est formé autour des start-ups un véritable enfumage, volontaire ou par bêtise, et qui fait que l’on mélange tout. Rappelons la définition que nous avons proposée pour la start-up : une entreprise en déséquilibre : elle perd de l’argent dans l’espoir de créer un « produit » et de croître en gagnant ou ouvrant un marché.  Rien dans cette définition ne laisse penser qu’il s’agit obligatoirement d’une entreprise innovante. Même si elles peuvent l’être, cette composante ne fait pas partie de leur objectif majeur. Faire cet amalgame entre start-up et innovation découle soit d’une incompréhension complète, soit d’une stratégie qui veut cacher leur essence profonde sous le couvert d’une vision valorisante, voire morale.

L’autre conclusion découle de la première : les États, et tout particulièrement le nôtre, ont profité de cette vision biaisée mais valorisante des SU, vision qu’ils ont sciemment encouragée, pour prendre des décisions mortelles pour l’économie et la société (sans parler de la recherche). D’une certaine façon, ils se sont d’ailleurs tirés une balle dans le pied, puisque leur stratégie aboutit à favoriser la course au moins-disant fiscal : le pays qui taxera le moins sera seul à empocher la mise, en récupérant les taxes évadées des autre pays, et tant pis pour eux (c’est le cas des États-voyous dans le monde, et même – hélas – de  l’Irlande et du Luxembourg en Europe). Le politique joue perdant à tous les coups et ne peut plus alors que tenter désespérément de sauver les meubles.

Il est donc indispensable de bien distinguer le fonctionnement et le rôle de ces entreprises du discours biaisé et mensonger qui les décrit. L’aspect « disruptif », voire parfaitement destructeur de ces SU laissées complètement libres de développer leur modèle, présente un danger immense pour la cohésion de notre société et le maintien de notre système de protection sociale et économique. Il n’est pas interdit de se demander pourquoi les gouvernements font ainsi preuve d’un tel aveuglement, ou d’une telle complaisance.

Que les SU soient des entreprises nécessaires, dans un monde où tout va très vite, rien de plus évident. L’épisode de cette pandémie que nous vivons montre que c’est en partie grâce à elles que notre société a pu faire preuve d’une réactivité remarquable : un vaccin, naguère, exigeait des années pour être développé. Le fait, par exemple, que l’humanité n’ait toujours pas produit une thérapeutique semblable pour une maladie aussi grave que le paludisme le montre très clairement. Les SU, dans un but  strictement financier (elles ne sont en aucun cas motivées par de la philanthropie), et voyant que le marché qui s’ouvrait était suffisamment grand, ont réagi immédiatement, obtenu des fonds considérables et ont permis de raccourcir ce délai à quelques mois. La question qu’elles posent n’est donc pas de leur existence ou de leur nécessité. Elle concerne les excès où certaines, avec la complicité du système socio-économique et de la permissivité due à la non-application des lois, ont pu se laisser entraîner : la SU a toute sa place dans le panorama économique, elle a de nombreux avantages, mais elle ne doit pas être vue comme un moyen confortable d’éluder toute responsabilité politique.

On peut aussi mettre en évidence le mélange pervers entre financement public (subventions, réduction d’impôts etc.) et financement privé, ce dernier restant seul acteur possible de la construction de ces SU. La réponse évidente à ce dysfonctionnement est qu’il est parfaitement en phase avec une idéologie ultralibérale qui veut la disparition des règlementations sociales des États, pour aboutir in fine à la confiscation de tout le fonctionnement socio-économique conventionnel de nos sociétés : l’État, selon cette idéologie, est là pour transférer au secteur privé les moyens du secteur public. Cela se traduit par une politique de privatisation et de dérégulation généralisée autorisant évasion monétaire et dumping fiscal, sous couvert de réalisme économique. Une fois retirés les oripeaux de la communication, on retrouve des motivations et une stratégie bien connue : socialiser les pertes et privatiser les gains.

Et si l’on veut répondre à l’observation sur la « start-up nation » par laquelle nous avions débuté notre analyse : même en faisant la part du second degré et de la licence poétique, on ne peut que dire d’une telle analogie qu’il s’agit d’une imbécillité sans nom.

François GERLOTTO

Guillaume DELARUE

 

[1] Souligné par nous

[2] Defense Advanced Research Projects Agency (« Agence pour les projets de recherche avancée de défense) : agence du département de la Défense des États-Unis chargée de la recherche et développement des nouvelles technologies destinées à un usage militaire.

[3] Gilles Luneau. Steak Barbare. Hold-up vegan sur l’assiette. Ed. de l’Aube, 2020. Voir Royaliste nº 1189